LIVRE PREMIER
n> Diderot, dans ses Salons, a dit M. Sainte-Beuve, a trouvé la seule et vraie manière de parler aux Français des beaux-arts, de les initier à ce sentiment nouveau, par l'esprit, par la conversation, de les faire entrer dans la couleur par les idées. Combien, avant d'avoir lu Diderot, auraient pu dire avec madame Necker : <a Je n'avais jamais vu dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées; son imagination leur a donné pour moi du relief et de
On dit que le Conseil municipal de Paris, se plaçant à un autre point de vue que M. Sainte-Beuve, a voté l'érection de la statue de Diderot sur la place des Arts et métiers. L'idée qui a présidé à cette décision est d'un ordre plus élevé que celle du critique. L'œuvre de Diderot, celle qui doit lui assurer à jamais la reconnaissance de la postérité, consiste bien plus dans les articles de Y Encyclopédie sur les arts proprement dits que dans ses Salons. C'est en traitant des métiers qu'il s'est surtout montré original et progressif : né dans un atelier, il s'est rappelé son origine et il a réhabilité le travail. « Les artisans, dit-il, se sont crus méprisables parce qu'on les a méprisés, apprenons-leur à mieux penser d'eux-mêmes; c'est le seul moyen d'en obtenir des productions plus parfaites. » Voir dans Y Encyclopédie l'article Art.
J'ai toujours été frappé de la force d'imagination qu'à déployée Diderot dans ce travail. Quel malheur qu'il n'ait pas connu l'application de la vapeur ou de l'électricité! On trouve dans sa correspondance une réflexion qui fait voir jusqu'où il pouvait atteindre dans ses prévisions. En 1762, il décrivait l'appareil merveilleux, moins la pile de Volta, qui devait servir près d'un siècle après à correspondre à de grandes distances. A propos d'une invention récente du physicien Cornus (le grand-père de Ledru-Rollin), il écrivait à Sophie : « Qui | sait si cet homme-là n'étendra pas un jour la correspondance d'une ville à une autre-, d'un endroit à quelques centaines de lieues de cet endroit, la jolie chose! il ne s'agirait plus que d'avoir chacun sa boite; ces boites seraient comme deux petites imprimeries, où tout ce qui s'imprimerait dans l'une, tubitement s'imprimerait dans l'autre, »
la vie; c'est presque un nouveau sens que je dois à son génie *). x>
Le portrait que Michel Yanloo a t'ait, en 1767, du Philosophe, a été de sa part le sujet d'un article que nous croyons devoir reproduire en partie, parce qu'il nous paraît très-propre à faire connaître sa manière en critique d'art, et qu'il complète l'idée que nous nous formons de sa physionomie :
« J'aime Michel, mais j'aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant; il 2 peut dire à ceux qui ne le reconnaissent pas, comme le jardinier de l'Opéra-Comique : c'est qu'ils ne m'ont jamais vu sans perruque. Très-vivant; c'est sa douceur, avec sa vivacité: mais trop jeune, tète trop petite, joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur, et puis, un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient à l'imposer sur sa robe de chambre. L'écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu'il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu'on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche, qui n'est pas dessinée. On le voit de face, il a la tète nue; son toupet gris, avec
(') Les Salons de Diderot dp parurent point de son vivant, et ils n'ont été imprimés pour la première lois que dans la collection de ses -œuvres donnée par Jiaigeon en 1798; mais ils étaient connus daus la société, et il en circulait des copies.
(') L'original du portrait de Vanloo. c'est-à-dire Diderot lui-même.