LIVRE PREMIER
sa mignardise, lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable, la position d'un secrétaire d'Etat et non d'un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C'est cette folle de madame Yanloo, qui venait jaser avec lui tandis qu'on le peignait, qui lui a donné cet air-là qui a tout gâté. Si elle s'était mise à son clavecin, et qu'elle eût préludé ou chanté :
Non ha ragione, ingrato.
Un core abbandonato,
ou quelque autre morceau du même genre, le Philosophe sensible eût pris un tout autre caractère; et le portrait s'en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser seul, et l'abandonner à sa rêverie. Alors, sa bouche se serait entr'ouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli Philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l'amitié d'un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais,en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très-vifs, d'assez grands traits, la tête tout à
fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. y>
Dans les premiers jours de décembre 1765, une nouvelle bien imprévue vint tout à coup agiter la société des philosophes. On annonçait que Jean- Jacques Rousseau avait quitté la Suisse et qu'il venait rejoindre Hume, avec qui il devait partir pour l'Angleterre.
Avant de raconter les événements qui décidèrent le citoyen de Genève à laisser son pays pour aller habiter l'Angleterre, nous allons donner un résumé de la vie et des travaux de l'illustre penseur qui devait l'accompagner.
David Hume naquit à Edimbourg, le 2 avril 1711. Sa famille était une branche de celle des comtes de Home ou Hume. Il était encore enfant quand son père mourut, et il resta livré, avec un frère aîné et une sœur, aux soins de sa mère, femme d'un mérite exceptionnel qui, quoique jeune et belle, se voua entièrement à l'éducation de ses enfants. II fit ses études avec succès, et fut pris, dès sa jeunesse, d'une passion pour la littérature qui a été, dit-il ' , la passion dominante de sa vie et la principale source de ses plaisirs. Comme sa mère n'avait pas de fortune, et qu'il était le cadet de la famille, son patrimoine, selon la coutume du pays, devait être naturellement très-léger. On
(*) Voy . Tlielife of David Hume written by himself. Le morceau que nous donnons ici est traduit de cette autobiographie.