‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 65 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ici. Je ne m'attends pas à sa visite; mais je ne vous cèlerai pas qu'elle me ferait grand plaisir; je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. Il y a quelque temps qu'il me tomba sous les mains une lettre de lui, où il y a des choses charmantes. 11 y disait des prêtres, qu'ils s'étaient constitués juges du scandale, qu'ils excitaient le scandale, et qu'en conséquence du scandale qu'ils avaient excité, ils appelaient ensuite les hommes à leur tribunal, pour y être punis de la faute qu'ils avaient eux-mêmes commise. »

Jean-Jacques, après son départ de Montmorency où nous l'avons laissé, — départ motivé par un décret de prise de corps contre l'auteur d'Emile, en date du 0 juin 1762, — s'était dirigé vers la Suisse, en évitant Genève, où son livre avait été brûlé, et lui-même décrété, le 18juin, neuf jours après l'avoir été à Paris. Il avait résolu de s'établir à Yverdun, à la sollicitation de M. Roguin, lorsqu'il apprit que le sénat de Berne n'était pas disposé à le laisser en repos dans sa retraite. Genève et la France lui étant fermés, il se trouvait fort en peine pour trouver un refuge, quand madame Boy de la Tour lui proposa d'aller s'établir dans une maison que possédait son fils, au village de Motiers, dans le Val-Travers,

mais celui-ci ne voulut rien euteudre. (Voy. Musset-Pathay Histoire de J.-J. Rousseau.

comté de Neufchàtel : «L'offre, dit-il, venait d'autant plus à propos, que, dans les États du roi de Prusse, je devais naturellement, être à l'abri des persécutions, et qu'au moins, la religion n'y pouvait guère servir de prétexte. »

En arrivant à Motiers-Travers, il écrivit au gouverneur de Neufchàtel, milord Keith, — plus connu sous le nom de milord Maréchal, — pour lui donner avis de son arrivée dans les États de Frédéric, et pourlui demander sa protection. Rousseau rencontra chez le gouverneur un bon avocat, et chez le roi de Prusse les meilleures dispositions. C'est à Motiers qu'il adopta l'habit d'Arménien. Il prit doncla veste, le cafetan, le bonnet fourré, la ceinture, et, dans cet équipage, se rendit au service divin ; car, depuis son voyage à Genève, il était revenu au protestantisme, et il tenait à en observer tous les rites, la communion comprise. Mais la publication des Lettres delà Montagne, ayant produit à Genève une effervescence qui se propagea rapidement à Berne, à Neufchàtel, et jusqu'au Yal-Travers, le ministre Montmolin conseilla à Jean-Jacques de s'abstenir de toute cérémonie publique. Au lieu de tenir compte de cet avis, Rousseau s'entêta, et la populace, de qui son habit d'Arménien le faisait reconnaître, le poursuivit de ses quolibets, quand il se rendit au temple. Une telle ovation, qui aurait dû le rendre plus circonspect, lui donna l'envie de s'ériger en martyr. <r Je me promenais tranquillement dans le pays, dit-il, avec mon caffetan et mon bonnet fourré, entouré des huées de le canaille, et quelquefois de

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