‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 75 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Je vous entends. Non. Celle-là est toute seule de son espèce et c*est dommage Mais quelle raison avez-vous de cette multiplicité de sensations plus douloureuses qu'agréables dont il vous plaît de nous gratifier?

BORDEU

La raison? c'est que nous les discernons en grande partie. Si cette infinie diversité de toucher n'existait pas, on saurait qu'on éprouve du plaisir ou de la douleur, mais on ne saurait où les rapporter. Il faudrait le secours'de la vue. Ce ne serait plus une affaire de sensation, ce serait une affaire d'expérience et d'observation.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Quand je dirais que j'ai mal au doigt, si l'on me demandait pourquoi j'assure que c'est au doigt que j'ai mal, il faillirait que je répondisse non pas que je le sens, mais que je sens du mal et que je vois que mon doigt est malade.

BORDEU

C'est cela. Venez que je vous embrasse.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Très-volontiers.

d'alembert (se réveillant).

Docteur, vous embrassez mademoiselle, c'est fort bien fait à vous.

Plus loin, voulant expliquer la continuité du sentiment du moi, malgré le renouvellement continu des parties constitutives de l'organisme, Bordeu s'exprime ainsi s'adressant à d'Alembert :

Si vous aviez passé, en un clin d'œil, de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde, comme au premier moment de votre naissance ; vous n'auriez plus été vous, ni pour les autres ni pour vous; pour les autres qui n'auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l'histoire de votre vie pour moi, toute l'histoire de la mienne pour vous, brouillée. Comment auriez-vous pu savoir que cet homme, courbé sur un bâton, dont les yeux s'étaient

éteints, qui se traînait avec peine, plus différent encore de lui-même au dedans qu'à l'extérieur, était le même qui, la veille, marchait si légèrement, remuait des fardeaux assez lourds, pouvait se livrer aux méditations les plus profondes, aux exercices les plus doux et les plus violents? Vous n'eussiez pas entendu vos propres ouvrages, vous ne vous fussiez pas reconnu vousmême; vous n'eussiez reconnu personne, personne ne vous eût reconnu; toute la scène du monde aurait changé. Songez qu'il y eut moins de différence encore entre vous naissant et vous jeune, qu'il n'y en aurait entre vous jeune et vous devenant subitement décrépit. Songez que, quoique votre naissance ait été liée à votre jeunesse par une suite de sensations ininterrompues, les trois premières années de votre naissance n'ont jamais été l'histoire de votre vie. Qu'aurait donc été, pour vous, le temps de votre jeunesse, que rien n'eût lié au moment de votre décrépitude? D'Alembert décrépit n'eût pas eu le moindre souvenir de d'Alembert jeune.

MADEMOISELLE DE LESP1XASSE.

Dans la grappe d'abeilles, il n'y en aurait pas une qui eût le temps de prendre l'esprit du corps.

d'alembert.

Qu'est-ce que vous dites-là ?

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE.

Je dis que l'esprit monastique se conserve, parce que le monastère se refait peu à peu, et que, lorsqu'il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l'entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s'en va, il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant.

d'alembert.

Allez, vous extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent.

Pas tant que vous croyez bien : s'il n'y a qu'une conscience dans l'animal, il y a une infinité de volontés; chaque organe a la sienne.

En même temps qu il rédigeait la Correspondance de Grimm, en 1769, Diderot s'occupait à corriger

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