‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 77 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Dès le début, l'auteur commence son attaque contre les économistes parla bouche du marquis de Roquemaure, l'un de ses interlocuteurs.

« J'ai lu, dit le marquis, tout ce qui a paru sur cette matière; il m'a paru quelquefois qu'on me persuadait; d'autres fois, je n'ai pas bien compris ce que les auteurs voulaient dire, et j'ai cru que c'était ma faute. Ce n'est pas que je ne me sois aperçu, de temps en temps, d'une espèce de charlatanerie qui m'a donné de l'ombrage; entre autres, dans un certain ouvrage où l'on affectait un style populaire et bas. Pour prouver que l'on était profond dans la matière, on y parlait un jargon tout à fait boulanger. L'auteur se faisait un scrupule d'écrire autrement qu'en italique, non-seulement les mots sacramentaux, mais les termes les plus usités : pain blanc, pain bis, pain de ménage, prix chers, petit-peuple, bonne récolte, mouture, approvisionnements, achats, etc. Tout était en lettres italiques comme si ces mots venaient des Indes, et qu'on en fît pour la première fois l'importation en France. Cette bigarrure ridicule me déplut; je n'achevai pas le livre; je vis que l'auteur voulait m'en imposer par sa profonde érudition en boulangerie, tandis que je savais, moi, qu'il n'avait jamais acheté une livre de pain dans sa vie. »

Ensuite, le marquis faisait ressortir un autre travers des économistes: <r En vérité, disait-il, tous ces auteurs modernes traitent nos ancêtres bien durement. A les en croire, on dirait qu'ils marchaient à quatre pattes. On répète à chaque ligne

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qu'ils ne connaissaient ni les vrais intérêts de la nation, ni la balance du commerce, ni les principes delà bonne administration; qu'ils ne respectaient ni la probité, ni la liberté. En un mot, on les représente comme une troupe de tyrans aveugles, qui frappaient d'une barre de fer sur un troupeau d'esclaves stupides. Les plus doux et les plus réservés de ces écrivains se contentent de dire que nos bons ancêtres étaient un peu bêtes. Ces propos m'ont toujours fait de la peine par mille bonnes raisons, et surtout parce qu'il me paraît incontestable que nous descendons de nos ancêtres. »

Plus loin, dans un passage où Galiani, sous le nom du chevalier de Zanobi, relève l'exagération des économistes à s'en rapporter uniquement au laissez faire, en attendant que l'équilibre naturel se produise; on voit par ce morceau qu'il a conscience de l'existence des lois, auxquelles obéissent tous les phénomènes naturels, ceux que présentent l'homme et les sociétés, aussi bien que ceux que manifeste la matière inorganique.

« Que la nature en liberté, dit-il, tende à l'équilibre, c'est une vérité lumineuse.... Mais on ne tient pas compte de la durée des époques de retour, on balance les inégalités par des compensations, et on prend des termes moyens qui n'existent jamais ailleurs que dans la méditation. Mais, ce que vous dites est très-faux sous la main d'un praticien, parce que l'homme, lorsqu'il agit, devient aussi petit, aussi faible qu'un animal de cinq pieds doit être, parce qu'il sent alors le

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frêle de sa structure, le court espace de sa vie, l'instantanéité de ses besoins, le raboteux des plus petites inégalités, et qu'il ne peut rien compenser, rien rabattre sans souffrir ou sans mourir. Je veux appliquer ces principes à la théorie des blés; rien n'est si vrai que les prix des blés, laissés en liberté, se mettent en équilibre. Rien n'est si vrai que le commerce, rendu libre, répandra du blé partout où il y aura de l'argent et des consommateurs; rien n'est si vrai en théorie, parce que tous les hommes courent après le gain, ce qui était à démontrer. Mais en pratique, il faut un espace de temps pour que le blé arrive; et si cet espace de temps est de quinze jours, et que vous n'ayez des provisions que pour une semaine; la ville reste huit jours sans pain, et cet insecte appelé homme n'en a que trop de huit jours de jeûne pour mourir, ce qui n'était pas à faire. Ainsi, le théorème va bien, le problème va fort mal. Concluons donc de ne pas laisser à la nature le soin de nos petites guenilles: elle est trop grande dame pour cela. »

Surlefondmêmedela question, c'est-à-dire quant à l'édit de 1764 qui permettait la libre circulation des blés, Galiani, sans partager l'enthousiasme des économistes, l'appelle Y aurore d'un beau jour; mais l'édit de 1763, celui qui accordait la liberté intérieure du commerce d'une ville à l'autre, en France, avait à ses yeux une bien plus grande portée. Quittant alors le ton plaisant qui lui était naturel il s'est élevé, en parlant de cette amélioration fondamentale, jusqu'à l'éloquence.

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« Oublions, dit-il à propos de cette loi, oublions pour l'honneur de la France, qu'il ait existé un temps où les enfants d'une même patrie, bien loin de s'entr'aider dans la détresse, s'arrachaient l'un à l'autre le pain de la bouche en vertu d'édits donnés de par le même roi. Effaçons du souvenir des hommes qu'autrefois un intendant pouvait dire à l'intendant, son voisin : « Les peuples de ton intendance mourront de faim et les miens regorgeront de blé, » et cela dans la même année où l'on voyait les recrues, levées dans les deux intendances, marcher sous le même drapeau contre le même ennemi. Si nous gardons sur cela un peu de silence, l'honneur de la France sera sauvé, car la postérité n'en croira rien. »

Le livre de Galiani, avons-nous dit, causa au sein de l'école des économistes une profonde émotion; mais, lors de sa publication, l'abbé était absent, il avait été rappelé à Naples pour y remplir la place de conseiller du commerce. Il n'apprit que par madame d'Épinay, avec qui il entretenait une correspondance suivie, la vive impression que son livre avait produite; et, malgré le goût qu'il avait pour la France et pour la société parisienne, il se félicitait, dans ses réponses, d'être à l'abri des traits que ses adversaires ne devaient pas manquer de diriger contre lui.

Madame Necker, dès que les Dialogues parurent, s'empressa d'en envoyer un exemplaire au patriarche de Ferney qui, sans prendre parti pour ou contre dans la question du commerce des grains, lui ré-

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