‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 78 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

pondit, en la remerciant, qu'on n'avait jamais parlé famine d'une manière aussi plaisante que l'avait fait l'abbé.

Quant à Diderot, il croyait que, sur la question traitée, les Dialogues étaient décisifs. Le philosophe ne parait pas avoir jamais fait grand cas des économistes, sauf de Mercier de la Rivière. En 1767, en effet, annonçant à Falconet l'arrivée prochaine en Russie de Mercier de la Rivière qui avait été appelé par la Czarine pour présider à la rédaction d'un nouveau Code, Diderot s'exprimait ainsi :

« Dans six semaines, au plus tard, vous aurez cette lettre, et vous jetterez vos bras autour du col de celui qui vous la remettra. Je ne vous le nomme point; c'est un homme qui a reçu de la nature une belle âme, un excellent esprit, à qui l'expérience des grandes affaires et la réflexion sur les objets les plus dignes d'occuper un homme, ont donné tout ce qui fait les hommes rares. Il sera précédé d'un ouvrage intitulé : De l'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Jetez-vous bien vite sur ce livre, dévorez-en toutes les lignes, comme j'ai fait, et puis après allez rendre à l'auteur tout ce que vous croirez lui devoir de respect, d'amitié et de reconnaissance. Nous envoyons à l'Impératrice un habile homme; nous vous envoyons à vous un ami, un galant homme, un honnête homme Lorsque l'Impératrice aura cet homme-là, de quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau? A rien mon ami, à rien. C'est celui-là qui a le secret, le véritable, le secret éternel et immuable du bonheur des empires. »

On voit, par cet extrait, que le Philosophe ne marchandait pas les éloges à l'éminent économiste.

Malgré cette lettre d'introduction, Falconet n'accueillit pas, comme il le devait, celui qui la lui portait. Il faut dire que Mercier de la Rivière avait fâché Catherine II. Au lieu d'arriver en Russie dans le délai convenu, il s'était attardé en route; et, lorsqu'il se présenta devant l'Impératrice, elle le reçut avec froideur. Falconet, favori de Catherine, se garda bien d'employer son crédit pour le faire rentrer en grâce, et l'économiste dut prendre congé. Plus tard, en 1773, quand Diderot sera en Russie, nous verrons que le sculpteur ne recevra pas mieux son ami. Evidemment, cet homme pouvait être un habile artiste, mais il n'avait pas une nature élevée.

Au mois de juillet de 1770, Diderot, dont la santé était altérée, passa par sa ville natale avec Grimm pour se rendre à Bourbonne-les-Bains. « Mon dessein, dit-il \, en passant à Langres, était de ne voir personne; malgré que j'en eusse, il a fallu voir tout le monde. J'ai passé les premiers jours dans ma famille et celle de mon gendre futur. Je disais, en arrivant, à Grimm : « Je crois que ma sœur sera bien caduque, » jugez de ma surprise, lorsqu'elle s'est élancée vers notre voiture, avec une légèreté de biche, et qu'elle m'a présenté à baiser un visage de Bernardin. Toute la ville était en attente sur l'entrevue des deux

■i) Lettre à mademoiselle Volaud, du 15 juillet 1770.

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frères (*), qui ne se sont pas encore aperçus; ce n'a pas été faute d'allées, de venues, de pourparlers, de négociations mâles et femelles. La fin de tout cela, c'est que les deux frères ne se sont point raccommodés, et que la sœur et le frère, qui étaient bien ensemble, seront brouillés. Cela me peine beaucoup ; je n'ai trouvé qu'un moyen de m'étourdir là-dessus, c'est de travailler du matin au soir : c'est ce que je fais et continuerai de faire. »

Diderot ne resta que peu de temps chez sa sœur, et fit route pour Bourbonne, où il retrouva Grimm, qui ne s'était arrêté qu'un jour à Langres. Pendant son séjour à Bourbonne, le Philosophe, toujours guidé par des vues d'intérêt public, rechercha tout ce qui lui parut de nature à augmenter l'efficacité des bains. 11 fit porter surtout ses investigations sur la nature des eaux thermales, la cause qui les produit, leurs effets sur l'organisme. Ses réflexions sur la cause productrice des eaux thermales, en général, le conduisirent à une hypothèse sur le système du monde, par laquelle il semble prévoir celle que Laplace a développée plus tard : « Combien de vicissitudes, dit-il (a), dans l'espace immense qui s'étend au-dessus de nos têtes. Combien d'autres dans les entrailles profondes de la terre.... Un jour, il y aura des déserts où la race humaine fourmille. Les volcans semblent communiquer de l'un à l'autre pôle. Lorsque l'un mugit en Islande, un autre parle

(') Diderot et son frère le chanoine.

(*) Voy. le Voyage à Bourbonne et à Langres.

dans les Cordillères.... Ce que nous appelons notre globe tend sans cesse à ne former qu'un mince et vaste plan. Peut-être qu'avant d'avoir pris cette l'orme, il ira se précipiter dans l'océan de feux qui l'éclairé, à la suite de Mercure, de Mars et de Vénus. Qui sait si Mercure sera la première proie qu'il aura dévorée? Que diront nos neveux, lorsqu'ils verront la planète Mercure se perdre dans ce gouffre enflammé? Pourront-ils s'empêcher d'y prévoir leur sort à venir? Si, au milieu de leur terreur, ils ont le courage d'agrandir leurs idées, ils prononceront que toutes les parties du grand tout s'efforceront à s'approcher, et qu'il est un instant où il n'y aura qu'une masse générale et commune.... »

En revenant à Paris, Diderot passa par Isles, où se trouvaient les dames Voland. Il n'y fit qu'un très-court séjour et rentra dans sa famille vers le commencement d'octobre 1770. « Ma femme, écrit-il à Sophie, était en bonne santé; ma fille avait été malade, mais très-malade : elle l'était encore; elle va mieux.... J'ai été à la Briche, où Grimm et madame d'Épinay se sont réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon sur la rue de la maison qu'habite ou qu'habitait madame d'Épinay, rue Sainte-Anne. » Quelques jours après, il allait au Grand-Val, ou il emportait « une besogne immense, » et où il en trouvait autant. Installé au Grand-Val, il écrivait à Sophie, le 2 novembre : « Nous recevons de temps en temps des transfuges de Paris : l'abbé Morellet nous est venu. Oh! le

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plaisant corps! Comme je vous en amuserais, si j'en avais le temps. Il m'a laissé le seul exemplaire de son ouvrage, qui a été supprimé, contre les Dialogues de l'abbé Galiani. Je ne l'ai pas encore ouvert; le baron, qui l'a parcouru, m'a dit qu'il était plein d'amertume. »

Au commencement de cette année 1770, un petit incident, s'était passé qui, bien que n'ayant eu alors aucune portée, n'a pas laissé depuis de faire beaucoup de bruit. A propos de la fête des Rois, le Philosophe fit la chanson intitulée: Le Code Denis, dans laquelle se trouvent les deux fameux vers :

Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre, A défaut d'un cordon, pour étrangler les rois (').

(*) Voici cette chanson, telle qu'on la trouve dans la Correspondance de Grimin. On remarquera que les deux vers cités ci-dessus ne s'y trouvent pas. A la simple réflexion, il n'est pas difficile de comprendre que Grimm ne pouvait envoyer aux souverains, à qui la Correspondance était destinée, des choses qui pouvaient les irriter. Aussi le reproche que fait Naigeon à Grimm d'avoir changé les articles de Diderot avant de les adresser à ses correspondants est-il injuste, bien que fondé : sous peine de cesser de correspondre, il ne pouvait faire autrement.

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