LIVRE SECOND
Mais ces deux genres d'erreurs écartés, on remarque dans le livre du baron une tentative vraiment sérieuse, quoique prématurée : celle de fonder la morale sur la connaissance de la nature humaine, et d'éliminer les croyances théologiques comme ne pouvant plus lui servir de base.
« Une éducation raisonnable et fondée sur la vérité, fait-il remarquer, des lois sages, des principes honnêtes inspirés dans la jeunesse, des exemples vertueux, l'estime et les récompenses accordées au mérite et aux belles actions, la honte, le mépris, les châtiments rigoureusement attachés au vice et au crime, sont des causes qui agiraient nécessairement sur les volontés des hommes, et qui détermineraient le plus grand nombre d'entre eux à montrer des vertus. Mais si la religion, la politique, l'exemple, l'opinion publique travaillent à rendre les hommes méchants et vicieux; s'ils étouffent et rendent inutiles les bons principes que leur éducation leur a donnés, si cette éducation elle-même, ne sert qu'à les remplir de vices, de préjugés, d'opinions fausses et dangereuses; si elle n'allume en eux que des passions incommodes pour eux-mêmes et pour les autres, il faudra, de toute nécessité, que les volontés du plus grand nombre se déterminent au mal. Voilà, sans doute, d'où vient réellement la corruption universelle dont les moralistes se plaignent avec raison, sans en jamais montrer les causes aussi vraies que nécessaires. Ils s'en prennent à la nature humaine, ils la disent corrompue, ils blâment l'homme de
s'aimer lui-même et de. chercher son bonheur, ils prétendent qu'il lui faut des secours surnaturels pour faire le bien, et, malgré cette liberté qu'ils lui attribuent, ils assurent qu'il ne faut pas moins que l'auteur de la nature lui-même pour détruire les mauvais penchants de son cœur. Mais, hélas! cet agent si puissant ne peut lui-même rien contre les penchants malheureux que, dans la fatale constitution des choses, les mobiles les plus forts donnent aux volontés des hommes, et contre les directions fâcheuses que l'on fait prendre à leurs passions naturelles. n>
La doctrine de la non-liberté de l'homme, à laquelle il est fait allusion dans ce dernier paragraphe, est démontrée plus loin jusqu'à l'évidence : « Pour se détromper du système de la liberté de l'homme, il s'agit simplement de remonter au motif qui détermine sa volonté, et nous trouverons
toujours que ce motif est hors de son pouvoir
Si l'on insiste, et qu'on dise que, dans les choses indifférentes, il est le maître de choisir, ce qui prouve qu'il est libre; je réponds que l'homme, pour quelque action qu'il se détermine, ne prouvera point sa liberté; le désir de montrer sa liberté, excité par la dispute, deviendra, dès lors, un motif nécessaire qui le décidera à prendre l'un ou l'autre parti ; ce qui lui fait prendre le change, ou ce qui lui persuade qu'il est libre dans cet instant, c'est qu'il ne démêle point le vrai motif qui le fait agir : le désir de me convaincre. »
Malheureusement, la nature humaine n'est pas