‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 82 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

mieux représentée par l'auteur du Système de la Nature que dans le livre de Y Esprit. Pour d'Holbach comme pour Helvétius, la base de la morale consiste dans l'amour de soi-même. Étrange aberration, qui fait de l'égoïsme le stimulant des sentiments impersonnels!

Malgré ces défauts et d'autres encore, il règne dans cet ouvrage un ton de conviction et d'honnêteté qui attire, une chaleur où Ton sent l'amour de l'humanité, le désir ardent de travailler au bonheur de l'homme, et de réveiller en lui le sentiment de sa dignité. Quoiqu'il en soit, son apparition causa, ainsi que nous l'avons dit, une vive sensation. Le patriarche de Ferney, ayant lu les attaques dirigées contre les rois — qui n'y étaient pas plus ménagés que les prêtres — prit peur, et crut prudent d'en faire une réfutation, au moins pour montrer qu'il n'y avait eu aucune part, et qu'il n'approuvait pas les opinions de l'auteur. Pour qu'elle n'échappe pas aux yeux du gouvernement, il envoya cette réfutation à madame du Deffand et à madame de Choiseul; puis, comme il était au fond un peu honteux de ces démarches, lesquelles, d'ailleurs, ne pouvaient manquer de venir à la connaissance des amis du baron, il écrivait à Grimm, le 1er novembre : « L'auteur du Système de la Nature aurait dû sentir qu'il perdait ses amis, et qu'il les rendait exécrables aux yeux du roi et de toute la cour. Il a fallu faire ce que j'ai fait; et si l'on pesait bien mes paroles, on verrait qu'elles ne doivent déplaire à personne. »

Un autre ouvrage qui, sans faire autant de bruit que le Système de la Nature, eut cependant une influence peut-être plus étendue, fut publié presque en même temps : YHistoire philosophique du commerce des Indes, par l'abbé Raynal, parut, en effet, la même année 1770. Nulle part, mieux que dans ce livre, la solidarité commerciale des divers pays producteurs de notre planète n'avait été exposée d'une façon si lumineuse; jamais les devoirs des peuples forts envers les faibles n'avaient été tracés d'une main aussi ferme; jamais, enfin, la liberté n'avait trouvé un défenseur aussi éloquent. Dans bien des pages, on reconnaît le style de Diderot. L'effet de cet ouvrage, aujourd'hui si peu lu, fut considérable. Il eut des admirateurs dans toutes les parties du monde, mais plus que partout ailleurs en Amérique, où il venait bien à propos : quelques années encore, et la guerre de l'indépendance américaine allait éclater.

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