LIVRE SECOND
au mal dont souffre la France. « Il faut, sire, dit-il au roi, vous armer .contre votre bonté de votre bonté même; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans; et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l'arracher par les vexations les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités... » Aucune réforme n'est possible sans l'économie, parce qu'on doit s'attendre aux embarras multipliés que feront naître les manœuvres et les cris des hommes de toute espèce, intéressés à soutenir les abus : car il n'en est point dont quelqu'un ne vive. J'ai prévu que je serai seul à combattre contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans la main des gens intéressés à éterniser les désordres. J'aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haï même, de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces; on m'imputera tous les refus; on me peindra comme un homme dur, parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu'elle ne doit pas enrichir même ceux qu'elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper, que peutêtre j'encourrai sa haine par les mesures mêmes que j'emploierai pour le défendre contre les vexations. Je serai calomnié et peut-être avec assez de
vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. Elle se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses que je me charge d'un fardeau peutêtre au-dessus de mes forces; que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi, que je m'abandonne. »
Un des plus tristes de nos rois, Louis XIII, aurait compris ce langage élevé et aurait su résister aux ennemis de son ministre, mais les efforts de Turgot ne pouvaient suffire à maintenir à son niveau le lourd Louis XVI. Après quelques faux-semblants de bon vouloir, le roi devait retomber en pleine cour, enlever le gouvernement à ceux que leurs capacités et leur intégrité en rendaient les plus dignes, et appeler ainsi la Révolution l .
Le plan de Turgot comportait deux ordres de réformes : l'un économique, l'autre politique. Il remplit la première partie de son programme par la suppression des corvées, la liberté du commerce des grains et la suppression des maîtrises et des
(') Le roi de Prusse n'avait pas grande confiance dans la réussite des projets de Turgot; faisant allusion à Louis XVI, il i lisait à d'Alembert que le nouveau ministre aurait à lutter contre les préjugés de L'éducation : < Vous savez que lorsqu'on est très-chrétien, il est difficile d'être en même temps trèsraisonnable. » Lettre du 9 septembre 1775. Dans une autre lettre, en date du 30 octobre de la même année, il complétait sa pensée en ces termes : « Non, tant que les souverains porteront des chaînes théologiques, tant que ceux qui ne sont payés que pour prier pour le peuple lui commanderont, la vérité', opprimée par ces tyrans des esprits, n'éclairera jamais les peuples, les races ne penseront qu'en silence et la plus absurde des superstitions dominera dans l'empire des Welches. »