‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 98 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

répète que je suis inconsolable de mourir sans vous avoir vu... J'ai tâché de rassembler autour de moi le plus qu'il m'a été possible de vos enfants (les ouvrages de Diderot), mais je n'ai pas toute la famille, il s'en faut bien; et où la trouver dans mes déserts?... J'avais autrefois un ami qui était le vôtre, et qui ne me laissait pas manquer mon pain quotidien dans ma solitude; personne ne l'a remplacé et je meurs de faim. Cet ami savait que nous n'étions pas si éloigné de compte, et qu'il n'eût fallu qu'une conversation pour nous entendre. Mais on ne trouve pas partout des hommes à qui parler. »

Cet aveu est bon à noter. Il montre que le poète n'était pas aussi convaincu qu'il voulait bien le paraître de l'existence de Dieu, et qu'il était plus franc quand il disait à madame du Deffand : nous ressemblons tous au capitaine suisse qui, avant la bataille, faisait cette prière : « Mon Dieu (s'il y en a un], ayez pitié de mon âme (si j'en ai une) (*). »

(') Dans une lettre à Cideville, il exprimait aussi d'une manière piquante toute sa pensée sur l'âme : « Je suis d'une faiblesse extrême et mon âme, que j'appelle Lisette, est très-mal à son aise dans mon corps cacochyme. Je dis quelquefois à Lisette : Allons donc, soyez donc gaie. Elle me répond qu'elle n'en peut rien l'aire et qu'il faut que le corps soit à son aise pour qu'elle y soit aussi. Fi donc, Lisette! lui dis-je; si vous tenez de ces discours-là, on vous croira matérielle. Ce n'est pas ma faute, a répondu Lisette; j'avoue ma misère et je ne me vante point d'être ce que je ue suis pas. » Une autre lettre, d'un tour inimitable, est celle où il parle du péché originel : « Les misères de la vie, philosophiquement parlant, ne prouvent pas plus la chute de L'homme, que les misères d'un cheval de liacre ne prouvent que les chevaux étaient tous autrefois gros

Depuis son retour de Russie, le Philosophe n'était pas resté inaetif. Toutefois, il ne devait rien produire d'aussi fort que ses premiers ouvrages. Nous avons vu que son voyage en Russie l'avait beaucoup fatigué, et la sensibilité dont il se plaint était déjà le signe d'un certain affaiblissement de ses facultés mentales. Bien qu'il eût encore toute son imagination, ses productions n'auront plus la profondeur que nous avons constatée dans ses œuvres antérieures et il ne sera plus susceptible de ce degré d'abstraction continue qui caractérise la force intellectuelle. C'est cette époque qu'il faut assigner à la composition de Jacques le Fataliste, la Religieuse et d'autres romans moins connus. Parmi ces derniers, il en est un qui doit cependant attirer l'attention : il est de 1773 et porte le titre d'Entretien d'un père avec ses enfants, ou du danger de se mettre au-dessus des lois. Dans cet opuscule se trouve cette maxime, si dangereuse dans la pratique : € Il n'y a pas de lois pour le sage. » Sans doute cet aphorisme est vrai au fond, s'il signifie que si le sage réglait lui-même sa conduite en chaque cas particulier, d'après la connaissance du bien et du mal, ses actions auraient un caractère de justice bien plus précis que la loi, qui ne peut avoir en vue que

et gras et .ne recevaient jamais de coups de fouet, et que, depuis que l'un d'eux s'avisa de manger trop d'avoine, tous ses descendants lurent condamnés à traîner des fiacres. (Voy. Lettre à la Condamine.)

Frédéric II, en parlant des croyances de Voltaire, écrivait à d'Alembert : - Il voudrait bien douter de Dieu, mais il craint le l'agot. »

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