‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 11 sur 76 · Ihid., II · texte numérisé non relu

Ihid., II

Tenthousiaste ami de Grimm devint Tami dévoué de Mme d'Epinay.

Ce que Diderot et Mme d'Epinay appréciaient pardessus tout chez Grimm, c'était ce qui leur manquait complètement à tous deux : la fermeté du caractère, la conduite raisonnée de la vie, enfin un art qui eût été fort utile au bon Diderot et que la timide et irrésolue Mme d'Epinay finit par apprendre auprès de Grimm : l'art d'éconduire les importuns qui, comme Duclos, s'impatronisaient à la Chevrette, ou qui, comme un peu tout le monde, prenaient le temps et les idées du trop accessible philosophe.

« Si jamais je connais assez Diderot pour l'aimer, écrivait Emilie, ce sera peut-être pour ses défauts, et cela par amour-propre, car je suis persuadée que nous en avons beaucoup de semblables (1). » Cette ressemblance avait jadis frappé Rousseau qui la résumait ainsi dans une conversation avec Mme d'Epinay : « Un de mes amis (Diderot) dont le caractère tient un peu du vôtre quant à la faiblesse (2). » Tyran-le-Blanc, c'était, on le sait, le surnom de Grimm, prit vite sur ses deux « faibles » amis un empire que lui assuraient son esprit juste et ses « principes sévères », empire que subissait avec joie Mme d'Epinay, parce qu'elle était femme, et auquel se résignait Diderot parce qu'il sentait qu'il avait le caractère d'un enfant. « Personne, dit, avec un sentiment d'orgueil, Emilie, dans le portrait qu'elle a tracé de son ami, personne ne conseille mieux les autres. » C'était sans

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doute aussi le sentiment de Diderot, puisqu'il écrivait à Falconet, à propos de Grimm : « Il est aussi supérieur à raoi que j'ose me croire supérieur à d'Alembert. . . , plus sage que moi, plus prudent que moi, ayant une expérience des hommes et du monde que je n'aurai jamais... Ce que la plupai't des hommes sont pour moi, des enfants j je le deviens pour lui (1). »

Ajoutez que le critique, aussi bien que le philosophe, se plaisait dans la solitude : c'était là, pour ces deux hommes si opposés d'esprit et de caractère, une raison de plus de se voir ; ils se tenaient lieu l'un à l'autre de cette société qu'ils fuyaient pour des motifs différents : Grimm, outre qu'il avait, dans le caractère, « je ne sais quoi de solitaire et de renfermé », parlait toujours, au témoignage de Mme d'Epinay, « sans correction », et vraisemblablement avec une sage lenteur qu'expliquaient de reste ces « plaisants germanismes », dont s'est moqué Rousseau. Voilà des raisons plus que suffisantes pour fuir des salons où l'on n'appréciait que les traits vifs et les « histoires courtes ».

Quant à Diderot, il aimait la solitude parce qu'il aimait le travail, la lecture, la rêverie et aussi parce i qu'il se sentait gêné dans un salon. Il recherchait ;

1. Comparez ce curieux passage d'une lettre à Mlle VoUand : • c Vous n'aimez pas que mos amis, les hommes les plus volontaires du monde et surtout Grimm, le plus volontaire d'enlr'eux, me boudent de ce que je m*émancipe quelquefois à faire ma volonté; ni moi non plus je ne Taime pas. Mais soyons justes ; ont-ils eu tort de prendre et d'exercer un empire que je leur abandonnais'' aurais-je, à leur place, été plus sage, plus discret qu'eux? N'y a-t-il personne que je domine sans en avoir d'autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse dominer. » XIX, 75. j

LES AMIS DE DIDEROT <ii

la retraite (nous dit Grimm lui-même), car « éloigné du monde dès sa jeunesse, il n'en avait pas contracté l'aisance » (1). Pour tous ces motifs, il avait horreur des visages nouveaux, ces visages lussent-ils aussi agréables que lui parut plus tard celui de Mme d'Epinay, ou aussi souriants que devait l'être celui de la folâtre Sophie : « J'ai rencontré l'autre jour, écrit cette dernière (Mme d'Houdetot), Diderot chez le baron (d'Holbach) ; il m'a fui, je le crois : j'avais un panier et des diamants; malgré cela, j'avais en vérité aussi un cœur bien fait pour sentir le mérite des bonnes choses, et sur- 4;out des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder » (2).

Ainsi nos deux solitaires, après une journée laborieuse qu'ils avaient employée, l'un cloué sur sa « chaise de paille », à lire et à critiquer pour sa Correspondance littéraire, toute sorte de livres, et l'autre à écrire je ne sais combien d'articles pour Y Encyclopédie, aimaient à se délasser et à se détendre en des causeries intimes, à bâtons rompus, dont nous possédons quelques fragments curieux. Dans ces tête-à-téte familiers, ils se complètent et se font valoir l'un l'autre : Grimm, sceptique et pessimiste comme tout esprit critique, se plaît à poser des questions et à faire des objections ; Diderot, plein de conflance en lui-même et plein d'espoir dans l'avenir philosophique de l'humanité, toujours ' on verve, comme un esprit resté jeune, qui prend les gens par leurs bons côtés et la vie par son côte

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