Correspondance littéraire, V
1 2. Streck'Moultou. I, 406.
3i LES AMIS DE DIDEROT
poétique, non-seulement a réponse à tout, mais a^ sur tout sujet, plusieurs réponses, dont chacune offre matière à penser à son pénétrant interlocuteur : c'est plutôt à son auditeur qu'il faudrait dire, car un des charmes de la conversation de Grimm pour Diderot, c'est assurément que Grimm parlait peu et lentement, et qu'il savait écouter comme il savait lire (1).
Le XVII® siècle avait vu régner, de même, une aussi noble et aussi durable amitié entre un critique célèbre et un grand poète : mais nous devons ajouter que Grimm ne fut pas pour son ami Diderot ce « sévère critique » que Boileau souhaitait à tout écrivain et qu'il fut lui-même pour son ami Racine. Il y eut, à cette indulgence de Grimm envers Caton- Diderot, comme il l'appelait, dififérentes raisons : d'abord Grimm vivait dans un temps où l'on disait couramment d'un ouvrage qui avait réussi : « il prend par-dessus les nues », et de son auteur, non pas, comme au siècle précédent, qu'il était un bon esprit, mais qu'il était un penseur ou un génie. Grimm prodiguait donc à son ami les épithètes courantes et l'appelait, sans barguigner, « tête sublime et profond philosophe. » Ensuite Grimm était d'un parti; il partageait même, chose assez surprenante chez un aussi libre esprit, quelques-uns des plua grossiers préjugés du parti philosophique (sur la
1. c Combien de fois, dit Meister, le baron d'Holbach s'est, fâché contre M. de Grimm qui, d'un mot, à dîner, bouleversait toute une histoire dont il 8*ôtait délecté le matin sous les arca> des du Palais-Royal : Voilà comme vous êtes, lui disait-il, avee rhumeur de l'amitié ; jamais vous ne dites rien, et jamais vous, ne voulez rien croire » (Corresp. litUr.). XV, 418.
religion, par exemple) ; il était donc tenu de louer congrûment les philosophes et d'exalter leur chef : la Correspondance littéraire ne tarit pas d'éloges hyperboliques sur tout ce qui touche à V Encyclopédie.
Enfin Grimm était de Ratisbonne, je veux dire simplement par là qu'il était resté quelque peu germain par son dédain de notre méthode et de nos règles classiques, par ses définitions, très justes, mais très peu françaises à cette date, de l'écrivain de génie et du vrai poète (1). « Notre baron (d'Holbach), écrit Diderot à Sophie, a de l'originalité dans le tour et les idées... Il n'aurait pas embarrassé mon ami Grimm parce qu'il permet à l^imagination ses écarts (2). » Mais d^Holbach était le compatriote de Grimm et n'a-t-on pas dit aussi de Diderot qu'il était le plus allemand des Français ? Ce que Grimm, en tous cas, goûte par-dessus tout, c'est l'originalité, fût-elle un peu fruste, et les idées neuves, même si elles ne sont pas très bien ordonnées et très raisonnablement déduites : « Une vue grande et sublime, dit-il, une idée profonde et lumineuse, négligemment jetée, vous frapperont bien plus sûrement qu'une vérité laborieusement démontrée. » Habitué à penser par lui-même et aussi à disserter, parfois un peu longuement, sur toutes choses, il devait rechercher ce que nous appelons aujourd'hui les pensées suggestives, ce qu'il appelle lui-même « des germes d'une infinité d'idées »; il n'avait
1. c Grimm déteste la méthode; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. » XVIII, 509.