‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 15 sur 76 · IMd · texte numérisé non relu

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2. « Le Fils naturel, dit-il, est sublime, il fait verser des larmes de transport. » Quant aux Entretiens^ < vous croiriez, dans ces dialogues, être avec Platon ou Cicéron... Jamais Je n'ai éprouvé d'impression pareille au frémissement sourd et terrible que*m'a causé cette lecture » {Correspond, litt. III. 3o6).

3. C'est ce qu'on pourrait croire en lisant dans une lettre de Diderot à Falconet, le passage suivant qui montre aux prises le philosophe et le critique : «t Vous ne savez donc pas que pour une dispute un peu trop vive, survenue entre Grimm et moi à l'occasion d'un endroit de la poétique du Père de famille , }e pris la poétique et les pièces et que je jetai le tout dans le feu? » {Diderot, XVIII, 262).

4 Nous ne parlons que de Tinfluence littéraire. Dans la vie pratique Qrimm donna sans doute plus d'un sage conseil à son ami et fut pour lui, suivant sa propre expression, le a modérateur » dont Diderot avait tant besoin. Par exemple, lors des

nous est possible de constater, car le premier va jusqu'à communiquer au second ses tours de phrase et ses procédés littéraires les plus personnels et les plus agaçants. Sans doute, quand on rencontre, dans la Correspondance Ullèraire, les plus froides déclamations sur la vertu, la nature et le fanatisme, on peut dire que Grimm parle simplement le langage de son temps; mais quand il apostrophe les personnes et même les choses ne parle-t-il pas proprement la langue de Diderot? (1).

Il semble que Grimm, parce qu'il était bien plus instruit, eut l'esprit plus ouvert et plus large que l'auteur de VArt poétique, mais qu'aussi il fut très partial pour son ami parce que, pour toutes les raisons que nous avons données plus haut, il avait le goût et peut-être la conscience moins sévères que l'honnête et courageux Boileau.

Une ou deux brouilles légères, causées par les exigences et la raideur de Grimm, vite terminées par les concessions du bon et faible Diderot (2), furent les seuls nuages qui menacèrent de troubler

démêlés de Luneau de Boisjermain avec les éditeurs de V Encyclopédie^ Diderot écrivit à Luneau une lettre fort imprudente, mais c'est parce que Grimm voyageait alors en Angleterre (1771) et que, disait Grimm, « lorsqu'on veut faire une sottise, il faut savoir soigneusement s'en cacher à ses amis. »

1. M. Schérera dit avec une très grande justesse : a Grimm prend les tics de son ami (Diderot) : On sent souvent dans ces feuilles le résumé de quelque conversation du Grandval, l'écho de quelque tirade du « philosophe ». Ou, mieux encore, Diderot est là, au coude de Grimm, l'inspirant, lui faisant son article en pérorant. » M, Grimniy p. 99.

2. « Je viens de recevoir de Grimm (écrit Diderot à Mlle Volland) un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon : il m'écrit que, si cela n'est pas prêt demain, il est inutile

leur longue intimité. Celle-ci fut aussi complète que possible : l'amie de Diderot n'avait pas de secrets pour Grimm et l'amie de Grimm avait pris Diderot pour confident; l'une, Sophie Volland, savait qu'elle pouvait compter sur la discrétion et la loyauté du critique, comme Mme d'Epinay se reposait entièrement sur l'aflFection et le dévouement du philosophe. Nous parlerons plus loin de l'amour de Diderot pour Sophie Volland. Quant à Grimm et Emilie, dans le ménage, nullement clandestin, qu'ils tiennent, tantôt à Paris, tantôt à la Chevrette, ils reçoivent et traitent Diderot comme l'ami de la maison. Ils vont tous trois applaudir le Tancrède de Voltaire ou « bâiller » au Spartacus de Saurin, puis ils discutent la pièce, en soupant, chez Mme d'Epinay (1). Diderot est l'hôte assidu de la Chevrette ; il s'y attarde, même et surtout en l'absence de Grimm et au grand déplaisir de ses amis du Grandval qui l'attendent et qui, pour se venger, prétendent qu'il est amoureux d'Emilie. Pure calomnie, du reste, car il y a pour moi, réplique Diderot, des « choses sacrées dans ce monde. » Il dit vrai et il s'oublie à causer, à jardiner avec Emilie, à faire des visites aux pigeons et aux canards.

que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté et je serai vengé comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour, je passerai la nuit, toute la journée de demain et, à neuf heures, il recevra un volume d'écritures. »

1. Diderot à Grimm : « Voilà la rue Neuve-des-Petits-Champs; combien de fois nous avons collationné dans cette maisonnette* C'est là que demeurent la gaieté, la plaisanterie... l'amitié... la Uberlé! L'hôtesse aimable (Mme d'Epinay) avait promis à rEsculape genevois (Tronchin) de s'endormir à dix heures et nous causions et nous riions encore à minuit » (X, 379).

4i) LES AMIS DE DIDEROT

voire même à certain cénobite à quatre pattes qu'on a relégué dans un coin de la cour et qu'il a baptisé du nom pompeux et significatif de dom Antonio. Dés qu^il ne joue pas aux échecs avec Mme d'Epinay ou qu'il ne pérore pas au salon, il ne tient plus en place : un jour il imagine de courir autour du bassin pour agacer les cygnes, fait une chute, se blesse au pied et le voilà tranquille pour quelque temps ; on en profite pour le peindre, pour faire de lui, comme il l'écrit à Mlle VoUand, un portrait admirable : « Je suis représenté la tête nue, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche et celui-ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé et jetant un regard au loin comme quelqu'un qui médite (1). » Ajoutez, ce qui n'est pas fait pour l'éloigner, qu'on « dîne splendidement à la Chevrette » ; n'y a-t-on pas l'excellent vin de Chablis du chanoine Gandon « et des glaces! ah! mes amies, quelles glaces! c'est là qu'il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez. »

Pourtant, « au sublime palais de la Chevrette » il préfère la Briche, non-seulement par amour de la simplicité, mais aussi par goût pour la vraie nature, pour celle-là même que peignait alors Jean- Jacques (1762), pour la nature pittoresque et vraiment romantique : « J'en étais resté à mon voyage de la Briche : je ne connaissais point cette maison; oUe est petite, mais tout ce qui l'environne, les emix, les jardins, le parc a Vair sauvage; c'est là

î. Diderot, XVIIÏ, 457.

qu'il faut habiter et non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette. Les pièces d^eau immenses, escarpées par les bords couverts do joncs, d'herbes marécageuses ; un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui les traverse ; des bosquets où la serpe du j ardinier n'a rien coupé, des arbres qui croissent comme il plaît à la nature ;... dos. fontaines qui sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles-mêmes; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point, voilà ce qui me plaît » (1).

Mais ce n'était pas seulement le plaisir de vivre au grand air, parmi de beaux paysages et a côté do son cher Grimm, qui ramenait souvent Diderot et le retenait de longs jours à la Briche ou à la Chevrette ; c'était aussi sa vive sympathie pour Mme d'Epinay, pour ce cœur faible et charmant qui, froissé tour à tour par les brutahtés de M. d'Epinay et par les légèretés de Francueil, avait été plutôt réconforté que vraiment renouvelé et rajeuni par l'amour sérieux et grondeur d'un trop raisonnable critique :

Typan-le-Blanc, je vous le jure,

Rien n'est égal à la censure

Que contre nous vous exercez (2).

Censuré et grondé comme les autres, Diderot so sovunettait, mais ce n'était pas sans crier et tera-

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