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vue ; c'est lui maintenant qu'il faudra consoler, plus que cela^ seconder et, au besoin, remplacer dans sa laborieuse Correspondance : « C'est d'une goutte sereine que Grimm est menacé.,., son bâton et son chien sont prêts. » En voilà assez pour qu'il nous soit permis de conclure que Diderot fut un ami tendre et dévoué, et que Grimm, en particulier, avait toute espèce de raisons pour dire de lui qu'il était « un cœur excellent. »
Mme Geoffrin.
« Une petite fille allait régulièrement à la messe, en cornette plate, en mince et légère siamoise; elle était jolie comme un ange, elle joignait, au pied des autels, les deux plus belles menottes du monde. Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en faisait sa femme ; la voilà riche, la voilà honorée, la voilà entourée de tout ce qu'il y a de grand à la viUe et à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts ; un roi la reçoit chez lui et l'appelle maman » (1). C'est ainsi que l'imagination de Diderot peignait un jour la rapide fortune de Mme Geoffrin. Nous avons vu que si Mme d'Epinay avait réussi à apprivoiser Diderot, c'est parce qu'elle lui laissait sa libre allure : mais ]Mme Geofifrin, plus exigeante, ne goûtait vraiment que les esprits qu'elle parvenait à discipliner ou qui, naturellement modérés, ne s'attiraient pas trop
i. Did., XIX, 408.
LES AMIS DE DIDEROT i5
souvent son fameux rappel à Tordre : « voilà qui est bien ! » Diderot était fait pour l'exaspérer : il adorait le paradoxe et elle était « le bon sens incarné », suivant le mot de AValpole, et puis « tout ce qui était ardent autour d'elle l'exaspérait ; elle craignait l'impétuosité des idées comme des sentiments et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée » (1). Ce portrait de tout ce qu'elle réprouvait le plus, c'est le portrait même de Diderot. Le défaut qu'elle pardonnait le moins était la témérité d'esprit, et le plus grand tort (j[u'on pût avoir à ses yeux, c'était de se faire mettre à la Bastille.
Diderot, que sa captivité au donjon de Vincennes n'avait pas rendu plus sage, pouvait s'attendre chaque matin à être embastillé : il était donc, pour un salon aussi sagement tenu que celui de Mme Geoffrin, un hôte très compromettant. Ajoutez enfin que < personne ne possédait mieux que la maîtresse de maison le tact des convenances » (2), et qu^ellc mettait un soin et « une adresse extrême à recevoir les grands avec un air demi-respectueux, demifamiUer (3). » Or, Diderot n'était pas familier à demi quand il se mettait à interpeller les grands de la terre, fussent-ils des princes du sang, comme le prince de Conti ou même des impératrices, comme Catherine. Après cela, on ne s'étonnera point qu'il ne fût pas des « petits soupers » de Mme Geoffrin ou n'étaient admis que « les amis particuliers avec un
1; Thomas : A la mémoire de Mme Geoffrin.