‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 21 sur 76 · Lettre à MHe Volland, 18 août · texte numérisé non relu

Lettre à MHe Volland, 18 août

5(> LES A^lIS DE DIDEROT

Ce polisson ne savait ce qu'il disait : il ignorait qu'il y avait alors, en plein Paris, une femme du monde, jeune et jolie, qui était assez singulière pour adorer son mari et pour s'en vanter, et que cette femme s'appelait Mme Necker. Mais justement, à cause de cette singularité, ne méritait-elle pas d'intéresser le paradoxal Diderot ? D'ailleurs les « polissons » eux-mêmes étaient admis à l'hôtel Leblanc quand ils étaient gens d'esprit, à condition, bien entendu, d'avoir le vendredi, jour de Mme Necker, plus d'esprit que.... d'autre chose. Tandis, en effet, que Mme Geoffrin (au dire de Mme Necker elle-même), jugeait toujours les grands hommes par leur conduite, et jamais par leur talent (1), — et n'est-ce pas pour cela qu'elle était devenue si << grondeuse »? — Mme Necker, quoique très sévère pour elle-même, demandait moins à ses hôtes d'avoir de bonnes mœurs que de bonnes idées (ne devait-elle pas se lier intimement avec la maîtresse de Saint-Lambert ?) Enfin une autre raison, pour Diderot, de céder aux flatteuses avances dont il avait été l'objet, c'est que la conversation chez Mme Necker était moins gouvernée et surveillée que chez Mme Geoffrin, dont le salon datait, comme les idées de la maîtresse du salon, d'avant V Encyclopédie, Le « sabbat » phQosophique, qu'on redoutait tant rue Saint-Honoré, était permis rue de Cléry, où l'on pouvait, si nous en croyons Grimm, « parler à tort et à travers sur bien des

1. Mélanges extraits des^ mawuscrits de Mme Necker, Paris> Pougena, 1798, t. III, 246.

choses » excepté, et Grimm en avait fait la pénible expérience (1), sur les choses religieuses.

Le chef des Encyclopédistes avait sa place marquée dans le salon philosophique de Mme Necker : nous l'y voyons occuper la place d'honneur dans le dîner fameux où fut votée l'érection d'une statue à Voltaire. Diderot, en effet, n'était-il pas le plus illustre parmi les « amis malheureux » de la maîtresse de maison? elle appelait ainsi ses amis athées. « On dirait, lui écrit-elle, que j'ai entrepris votre conversion; je n'en connais aucune qui me fît plus d'honneur; malheureusement j'en désespère et je voudrais seulement sauver du naufrage un peu d^estime et d^amitié en retour de tous les sentiments que je vous ai voués » (2).

Ce qu'elle aime en Diderot, c'est, dit-elle, quil « Pétonne. » Marmontel a dit d^elle (pie, déjà avant sa retraite méditative de Coppet, elle s^était formé le goût en recueillant avec soin, sur des tablettes, des opinions et des principes littéraires. On comprend dès lors ses étonnements en présence de Diderot : que de choses elle devait lui entendre dire qui n'étaient pas sur ses tablettes ! elle aimait aussi la façon dont il les disait : elle aimait ces mots qui, comme « des éclairs », découvraient à sa pensée mille horizons nouveaux, et cette chaleur d'éloquence qui devait toucher son aine à la fois ardente et inquiète. « Sous la ligne ou sous le pôle,

1. On connaît la scène où Mme Necker, sur certains propos anti-religieux de Grimm, fondit en larmes au moment où ron allait se mettre à table.

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