‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 24 sur 76 · Ihid.,Ui · texte numérisé non relu

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trois heures ». Il lui écrit de longues lettres pour lui recommander des gens qu'il ne connaît pas, et qui l'ont tout de même ému jusqu'aux larmes par le récit de leurs infortunes ; mais quoi ! « La Providence n'a-t-elle pas fait naître Mme Necker pour sa propre apologie ?... Elle vous plaça sur la hauteur, afin que votre œil embrassât une plus grande partie de l'espace sur lequel elle a distribué les malheureux » (1). Naturellement il ne se gêne pas plus avec elle qu'il ne fera plus tard avec l'impératrice de toutes les Russies : « il s'assied à ses côtés, lui prend la main, lui secoue le bras. » Avec Diderot, cela ne tire pas à conséquence ; et surtout cela ne l'empêche pas d'avoir, pour les gens qu'il malmène de la sorte dans sa conversation trop expressive, la plus respectueuse estime quand il leur parle ou qu'il parle d'eux la plume à la main. Ainsi Mme Necker est dans le Paradoxe sur le Comédien, « une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût. » Que nous sommes loin du temps où il parlait d'elle en « poUsson »! Il a fini, non-seulement par respecter, mais même par vénérer l'objet do ses railleries passées. Voyez, en effet, les curieuses lettres qu'il lui écrit en lui envoyant les Salons (ju'elle avait désiré lire ; rien peut-être ne montre mieux quels sentiments purs et déUcats était capable d'éprouver l'âme, plutôt gâtée que vicieuse, (le Diderot : « C'est un éloge trop flatteur que celifi (|ue vous daignez faire de mes petits feuillets...

l. Did., XX, 81.

Combien de choses vous y trouverez qui n'auraient jamais été ni pensées, ni écrites, si j'avais eu l'honneur de vous connaître plus tôt. » Et ailleurs : « J'allais oublier de vous demander pardon de toutes les impertinences que vous avez lues dans mes Salons. Soyez-en assurée. Madame, je n'ai pas voulu vous manquer en aucune façon, car j'en use avec mes ouvrages ainsi qu'avec les ouvrages des autres. La ligne bien écrite ou bien pensée, le trait d'imagination, le sentiment honnête est la seule chose dont il me souvienne, et la seule que je me sois proposé de mettre sous vos yeux... Si je ne comptais pas sur votre indulgence, je serais très soucieux de mon indiscrétion. Je vous supplie de ne pas me mépriser » (1). Si on réfléchit combien peu de grands écrivains au xviii® siècle étaient capables de parler avec une aussi touchante modestie et avec un aussi sincère sentiment de honte pour ses propres œuvres, et si l'on songe, comme le fait Diderot lui-même, qu'il aurait pu être tout autre, (lui qui subissait si facilement l'influence des gens qu'il aimait), s'il avait rencontré, au début de sa carrière, une femme qui ne fût pas une Mme de Puisieux, on se sent porté à le juger avec plus d'indulgence. De toute façon, ]\[me Necker s'était vengée noblement des mauvais propos dont Diderot avait récompensé ses premières avances : en lui apprenant à rougir de lui-même, elle lui avait révélé, comme elle nous l'a confirmé à nous-mêmes, qu'au fond il valait bien mieux que beaucoup de ses œuvres.

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