D'Haussonville, ibid,, p
Diderot à Grandval.
La maison où Diderot allait le plus volontiers, où il passa même une bonne partie de sa vie, était celle du baron d'Holbach, « du baron », comme il l'appelait familièrement. Tout l'attirait rue Royale : sans parler des succulents dîners qu'on faisait chez le maître d'hôtel de la philosophie (1), Diderot rencontrait tous ses amis dans le salon le plus vraiment encyclopédique de Paris : encyclopédique par la variété des sujets qu'on y traitait : « c'est là, s'écrie Diderot, qu'on parle histoire, politique, finance, belles-lettres, philosophie » ; encyclopédique aussi et surtout par la guerre qu'on y faisait tous les soirs, après le Champagne, à « Pinfâme » et à ses ministres. Encouragés par le maître de la maison qui était, pour ainsi dire, un ennemi personnel de Dieu, les Encyclopédistes venaient achever ou refaire oralement, dans leur « synagogue » de la rue Royale, les articles du Dictionnaire que la peur de la censure leur avait fait écourter ou christianiser. « C'est là, puisqu'il faut le dire, que Diderot et le bon baron lui-même, établissaient dogmatiquement l'athéisme absolu, celui du Sys-tème de la Nature... ^ et disaient des choses à faire
1. Meister assure méchamment que la maison de la rue Royale « perdit un peu la faveur dont elle avait joui, lorsque rétablissement de ses enfants eut forcé M. d'Holbach à restreindre la dépense de son cuisinier, y {Correspond, litt., XV, 419).
tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela » (1).
Ce n'était pas seulement Pathèe que Diderot aimait en d'Holbach, c'était l'homme lui-même, ce dernier plus original et surtout plus divertissant : si le premier avait l'innocente manie de chercher partout le mal dans Phistoire des peuples, pour mieux faire son procès à la Providence, le second passait sa vie à faire le bien ; il s'ingéniait, on le sait, à obliger les artistes et les gens de lettres à court d'argent. Et, naturellement, ses moindres générosités attendrissaient jusqu'aux larmes le bon Diderot, trop enthousiaste pour se dire qu'après tout le baron, n'ayant pas moins de soixante mille livres de rentes, pouvait donner cinquante louis à Kohaut, sans trop s'appauvrir.
Enfin d'Holbach avait une immense bibliothèque et, doué d'ailleurs d'une excellente mémoire qui retenait tout, surtout, semble-t-il, ce qui ne méritait pas d'être retenu, il était un homme précieux pour un directeur d'Encyclopédie. Encyclopédiste luiraême, il pillait, dans les ouvrages allemands, un grand nombre d'articles sur la chimie (l'allemand ne servait guère alors qu'aux chimistes) ; bref, il savait, c'est tout dire, autant de choses que Diderot était capable d'en imaginer : « Quelque système que forge mon imagination, répétait souvent Diderot à Meister, je suis sûr que mon ami d'Holbach me trouve des faits et des autorités pour les justifier. »