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Diderot devint bien vite, semble-t-il, le plus intime ami du baron. Nous savons, par une lettre <le Grimm à Gottsched, qu'en 1754 « il ne passait pas un jour sans dîner ou sans souper » rue Royale- Saint-Roch (1).
Dès 1759, quand vient l'automne, nous le voyons installé, pour cinq ou six semaines, dans le château d'Holbach, à Grandval, c'est-à-dire, d'après Diderot, « à deux lieues et demie de Gharenton et à la même distance de Gros-Bois » (aujourd'hui dans la commune de Sussy, Seine-et-Oise) . C'est là que Diderot dut passer ses plus belles journées. Il y trouvait tout ce qu'il aimait. Ses aises d'abord : « je tiens à mon aise partout, mais plus encore à la campagne qu'ailleurs » (XVIII, 507). Ici rien ne le gêne, pas même l'obligation de faire sa cour
i. Tous les témoignages des auteurs du temps sur le salon de d'Holbach ont été reproduits partout. Nous croyons que cette lettre de Grimm à Gottsched, citée par Danzel, est moins connue ; on y voit dans quelle intimité avec les d'Holbach étaient alors Grimm et Diderot : « 11 y a, Monsieur, un siècle que je me propose d'avoir l'honneur de vous écrire. Des distractions et des chagrins m'en ont empêché. Toutes nos alarmes n'ont •été que trop justifiées par la perte qu'un de mes meilleurs amis, le baron d'Holbach, vient de faire : Mme d'Holbach, sa femme» vient de nous être enlevée à l'âge de 24 ans. Nous sommes inconsolables. Cette femme était un ange ; elle avait toutes les vertus, elle était adorée de son mari, elle faisait le charme et la douceur de sa société. Sa maison était la plus agréable de tout Paris. Tous les gens de lettres, d'une certaine réputation, y allaient et y allaient d'amitié ; jamais je n'ai été plus affligé... Celte maison subsistera toujours, mais elle est devenue un tombeau pour le mari et tous les amis de sa femme. Nous allons faire un voyage pour nous éloigner de cet endroit où nous venons d'être foudroyés » (ne croirait-on pas entendre Diderot lui-même?) à Paris le 10 septembre, 1754 {Gottsched und JSeine Zeit^ von Danzel> Leipzig, 1855, p. 353).
à la baronne : « la maîtresse de maison ne rend point de devoirs et n'en exige aucun ; on est chez soi et non chez elle » (XVIII, 394).
Il arrange donc sa vie à sa guise : dés six heures du matin il est debout. Ses deux tasses de thé prises, et quelque temps qu^il fasse, il ouvre sa fenêtre et s'emplit la poitrine de l'air vivifiant qui a passé par les bois et les vergers d'alentour. De sa chambre, située dans l'aile gauche du château, « chaude et gaie et la plus agréable du logis », il peut contempler ce petit bois qui, suivant la description qu'il en a faite, « à gauche de la maison la défend du vent du nord ; il est coupé par un ruisseau qui coule naturellement à travers des branches d'arbres rompues, à travers des ronces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'œil est tout à fait pittoresque et sauvage. » (XVIII, 415). Puis il se met au travail. Entre les portraits d'Homère et d'Horace, il passe des heures à lire, à méditer et à écrire, pour VEncyclopcdie, ses longs articles sur les Arabes et les Sarrazins dont il régalera ses hôtes le soir au salon. A deux heures on dîne; « l'on dîne bien et longtemps, la table étant servie, au château, plus somptueusement encore qu'à la ville. » (XVIII, 394). Et l'on rit comme Pon mange : à ventre déboutonné. Tantôt le baron, qui a l'érudition indécente, et qui, en sa qualité d'incrédule fanatique, croit tout ce qu'il lit, raconte certaine anecdote extraordinaire et extraordinairement vilaine sur le Grand Lama : et Mme d'Aine, sa bellemère, de se récrier et d'invectiver le conteur en
termes cent fois plus gaillards que le conte luimême.
Tantôt le petit d'Holbach, digne flls du baron, se met « à plumer tranquillement le bras » de sa voisine de table, « et tout le monde d'éclater, ajoute Diderot; pour moi les larmes m'en tombaient des yeux et j'ai cru que j'en mourrais. » (XVIII, 516).
Dans cette abbaye de Thèlème où, repas et conversation, tout est rabelaisien, et où Diderot s'épanouit et « s'arrondit comme une boule », on fait comme Gargantua, lequel, après avoir soi restauré par bon pain, bon vin frais et bonnes viandes, allait s'esbaudir par les près et autre lieux herbus. Et, chemin faisant, Diderot s'entretient, avec le savant Baron, de tout ce qu'ils savent et même de ce qu'ils ne savent pas, des sottises qu'ils prêtent aux Chinois et aux Sarrazins et le Baron de conclure avec joie que les hommes sont aussi méchants à Pékin qu'à Paris, tandis que l'optimiste Diderot trouve que, si le monde est une folie, c'est, dans tous les cas, une divertissante folie : « c'est, selon quelques habitants du Malabar, une des soixantequatorze comédies dont l'Eternel s'amuse » (XVIII, 513). Le décor, du reste, n'est-il pas délicieux? Tandis qu'il se promène, avec son ami, le long de la Marne, « de sa triste et tortueuse compatriote », et qu'il suit le pied des coteaux jusqu'à Ghampigny, Diderot sait admirer et décrire, en observateur aussi attentif que ravi, et, ne l'oublions pas, un an avant la Nouvelle Hèloïse (sa lettre est du 15 octobre 1759), le spectacle pittoresque qui s'of-
LES AMIS DE DIDEROT Gl
fre à ses yeux : « Le village (Champigny) couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent ; les paysans y ont établi des j)êcheries : c'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur d'un côté, dans le fond; Chennevières et Champigny, de Tautre, sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux » (XVIII, 417).
Une autre fois, par une charmante aprés-dînée, il s'arrête à voir planter des buis et tracer des plates-bandes : « Les jardins étaient couverts d'ouvriers et vivants. J'aime à causer avec le paysan, j'en apprends toujours quelque chose » (XVIII, 415).
Enfin, après une longue course à travers bois, fondrières et terres labourées, « le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur la table » ; on commence un piquet, qu'interrompt ordinairement le souper; puis on cause jusqu'à onze heures, à moins que Mme d'Holbach ne prenne sa mandore pour faire taire ces Messieurs qui « radotent de leur philosophie » ; à onze heures et demie, tout le monde est couché. Et quand le vent d'octobre fait rage, que la pluie, la tempête et « un murmure sourd fait retentir les corridors du château », Diderot, dans sa chambre bien close, écoute avec volupté ce toni-
truant concert : « J'aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j'entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi ; j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se lait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué et je jouis de la préférence. » C'est le suave mari magno traduit par un bourgeois qui a bien soupe et sommeille dans un bon lit.
Nous n'avons pas l'intention de raconter tout ce qui se passe à Grandval : ici, -comme dans les pages qui précèdent, c'est Diderot que nous voulons montrer et, autant qu'il est en nous, faire revivre au milieu des amis et dans les séjours qu'il préfère» Nous ne referons pas les lettres à Mlle Yolland, ni les tableaux très connus que nous ont laissés, du salon de d'Holbach, les Marmontel, les Morellet et autres contemporains. Résumons seulement, après avoir vu comment il y passait ses journées, ce quo Diderot gagna à séjourner si souvent à Grandval.
Tout d'abord, en hôte reconnaissant, il corrigeait « les chiffons » du Baron : il essayait de donner un peu de couleur et de vie à ces manuels d'athéisme, que Gœthe trouva si secs et si décharnés,, la première fois qu'il les ouvrit, qu'il s'en exhala comme une odeur de cadavre. Cette collaboration
de Diderot aux œuvres de d'Holbach, attestée par la Correspondance littéraire, saute aux yeux, surtout à la fin des chapitres, où la voix monotone du docteur qui démontre méthodiquement l'athéisme se tait brusquement, pour laisser éclater les tirade» imprévues, nous pourrions dire : les brillantes roulades d^un improvisateur que nous reconnaissons aussitôt. G^est que le fougueux Diderot succédant au terne et compassé d'Holbach, c'est justement, comme dans ce conte de Galiani qui se fit au Grandval et que nous a raconte Diderot, le rossignol fantaisiste qui succède au méthodique coucou. Tout de même que le coucou de Galiani, après avoir averti l'auditeur « qu'il n'y avait pas un mot à perdre de ses raisons, » chantait coucou, coucoucoïc et ne savait chanter que cela, « qu'il combinait de mille manières » ; de même notre Baron, après avoir dit que les prêtres sont tous des fourbes et les rois, tous des tyrans, recommence à chaque page son invariable antienne. Il se tait enfin et alors, « sans préambule, » le rossignol, « emporté par son enthousiasme, se lance dans des modulations et des tenues à perdre haleine » et l'on entend sa voix mélodieuse qui se renfle et remplit l'étendue des. airs : « ô Nature ! Souveraine de tous les êtres ! et vous, ses filles adorables, vertu, raison, vérité î Soyez à jamais nos seules divinités! C'est à vous que sont dus l'encens et les hommages de la terre... Montre-nous donc, ô Nature! ce que l'homme doit faire pour obtenir le bonheur que tu lui fais désirer. Vertu ! réchauflfe-le de ton feu bienfaisant. Raison ! conduis ses pas incertains dans les routes
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de la vie. Vérité ! que ton flambeau l'éclairé. Réunissez, ô Déitès secourables, votre pouvoir pour soumettre les cœurs... Consolez l'enfant de la Nature, des maux que le Destin le force de subir, par les plaisirs que la sagesse lui permet de goûter. Qu'il apprenne à se soumettre à la Destinée ; conduisez-le sans alarmes au twme de tous les êtres ; apprenez-lui qu'il n'est fait, ni pour l'éviter, ni pour le craindre (1). »
En second lieu, Diderot écrivit à Grandval une bonne partie, et non la moins curieuse, de ses lettres à Mlle VoUand. Nous montrerons ailleurs comment ces lettres servent à faire connaître Diderot, et à faire deviner Mlle Volland. Celles qui sont datées de Grandval nous donnent des hôtes du châtoau des croquis justement célèbres ; ils sont, en effet, lestement enlevés en quelques coups de plume. Diderot excelle surtout à grouper ses personnages. Voici, par exemple, par un jour de pluie, « Mme d'Holbach qui s'use la vue à broder; Mme d'Aine digère étalée sur des oreillers ; le père Hoop, les yeux à moitié fermés, la tête flchée sur ses deux épaules et les mains collées sur ses deux genoux, rêve à la fln du monde, le baron lit enveloppé dans une robe de chambre et renfoncé dans un bonnet de nuit, moi, je me promène en long et en large, machinalement. Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait et je crois que le ciel fond en eau et je me désespère » (2). Vienne un rayon de
1. Système de la Nature, par Mirabaud (d'Holbaoh). Londres» 1770, t. IL 398.