‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 27 sur 76 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

soleil et Diderot, nous l'avons vu, se sauvera à travers champs : qu'a-t-il gagné maintenant à ces fréquentes promenades dans la campagne?

Il apprit, dans ses causeries avec les paysans, « les expressions rustiques », car, dit-il quelque part, « il n'y a rien dans la culture des arbres et des plantes qui n'ait son nom parmi nous », et ce nom se trouvera à sa place, dans le grand Dictionnaire. Ainsi c'est d'abord V Encyclopédiste qui s'instruit dans ces promenades champêtres. Maïs Diderot est, de plus, un observateur et un admirateur de la nature : il constatera, par exemple, que Saint-Lambert « a bien connu la pluie de mai ; mais combien d'effets piquants il en a ignorés ou omis par ce défaut général d'instruction qui perce dans son poème ! c'est alors que la femelle des oiseaux se hâte d'aller étendre ses ailes sur ses œufs ; c'est alors que le mâle va saisir l'insecte réfugié sous les ailes du buisson » (1). Pourquoi donc, puisqu'il sait si bien la nature, ne s'en estil inspiré dans aucune de ses œuvres ? Non pas que nous lui demandions un poème descriptif où il eût, nous connaissons l'homme, prodigué les invocations à la nature, et refait, à sa manière, certain chant de Lucrèce sur le triomphe de Vénus au mois de mai à travers les bois et les eaux. Mais puisqu'il était romancier, pourquoi n'a-t-il pas eu l'idée de placer ses personnages à la campagne, dans quelque hameau sur ces bords « romanes-' qiœs » de la Marne qu'il aimait tant à parcourir,

plutôt que d'enfermer son imagination, même au Grandval, dans le maussade couvent de sa Reli-gieuse ?

Pourquoi, en un mot, n'a-t-il pas ravi à Jean- Jacques l'honneur de faire rentrer la nature et le pittoresque dans la littérature française, lui surtout qui a fait de la Nature, au sens philosophique du mot, le centre et l'âme de toute sa doctrine? C'est que, outre la raison très simple qu'il n'était pas un peintre de génie, comme Jean-Jacques, il n'aimait pas, comme lui, la campagne avec son âme tout entière, mais tout au plus avec ses yeux, qui savaient d'ailleurs très bien voir; il l'aimait moins aussi pour elle-même que pour l'air frais et vif dont elle remplissait ses puissants poumons d'orateur, pour la fatigue salutaire enfin qui, à la suite de ses longues promenades, lui permettait de faire honneur aux pantagruéliques soupers du Grandval. Si nous revenons, en effet, sur ces détails culinaires, c'est que, fût-on d'ailleurs aussi bien doué que Diderot pour jouir de la nature et pour la peindre, c'est la pire des préparations pour la bien comprendre et pour l'aimer comme elle veut être aimée,, avec toute l'âme, que d'avoir à digérer, durant ses. promenades et « des perdrix aux choux et des perdreaux à la crapaudine », et je ne sais quoi encore que ne connut jamais le frugal auteur des Confessions. Le bourgeois Diderot n'aimait pas, il le dit en parlant justement de Rousseau, « le gland ni les tanières, ni le creux des chênes» ; il lui faudrait. « un carrosse, un appartement commode, du linge fin », moyennant quoi il s'accommoderait assez de

la corruption de notre état civilisé. 11 n'a jamais fait, comme Jean-Jacques, de longs voyages à pied par monts et par vaux, à l'aventure ; encore moins s'est-il jamais vu forcé de coucher à la belle étoile, sous l'arche d'un pont; aussi n'a-t-il jamais eu ce poétique et fameux réveil de Rousseau, à Lyon, qui fut comme le réveil même, en plein air et en pleine fraîcheur matinale, de la littérature au xviii® siècle, de cette littérature de citadins et de poètes musqués.

Reste ce que Diderot put apprendre dans les salons et les conversations du Grandval. Nous connaissons l'amphytrion : « un satyre », (le mot est de Diderot), qui apprenait comme il mangeait : de tout et gloutonnement. C'était, et ce mot était pour lui plaire, à lui qui appelait les croyants, des dèicoles^ c'était un polymathe, une espèce de bibliothèque vivante où il y avait de tout, même de la théologie polissonne, et où rien n'était à sa place. Diderot était heureux, s'il digérait ses dissertations mieux que ses dîners. Sans doute il est permis de douter que l'indécent et incrédule d'Holbach eût beaucoup à apprendre à l'auteur des Bijoux indiscrets et des Pensées philosophiques. Encore y a-til différentes manières d'être incrédule et même libertin, et celle de d'Holbach était la pire, car dans ses conversations, il réussit à être un pédant de libertinage. De même que Voltaire s'était souillé les mains à « laver le linge sale » de cet autre Allemand qui, le premier, lui recommanda Vinfâme et lui apprit ses gros mots et ses trivialités de corps de garde, de même dans ce singulier salon de

(j8 LES AMIS DE DIDEROT

Grandval, où l'on appelait Dieu « une machine qui embrouille les questions » et où l'on faisait des gorges chaudes de certaines plaisanteries qui, partout ailleurs, sont le régal des palefreniers, Diderot ne pouvait devenir que plus libre dans ses propos et dans son style. Il y a telles pages de lui qui, si elles ont été écrites au Grandval, comme il est permis de le croire, marqueraient bien cette influence de la société de d'Holbach sur son goût littéraire: nous voulons parler des dernières pages de sa Religieuse dont il emporta à la campagne, en 1760, le manuscrit inachevé. Si c'est dans ses loisirs de Grandval, comme il y a toute apparence, qu'il en écrivit la troisième partie, c'est-à-dire la plus répugnante, on peut dire, en résumé, et pour parler son langage, qu'il ne rapporta de Grandval que « la plus mauvaise pièce de son sac ».

Sophie VoUand.

Tandis qu'il dirigeait V Encyclopédie , composait des romans et des drames et tenait au courant la Correspondance de Grimm, Diderot trouvait le temps d'aimer passionnément une jeune fille et de lui écrire de longues et fréquentes lettres : un profond amour pouvait seul faire de Diderot un correspondant régulier. Ce qui explique cette passion tardive et d'autant plus envahissante, c'est que peut-être le mari d'Annette Champion et Taniant de Mme de Puisieux n'avait pas encore véritablement aimé. Annette, on le sait, n'était, quand il

rèpousa, qu'une aimable lingère et Mme de Puisieux était bien moins encore, une femme galante. Qu'on ajoute, si l'on tient à compléter la liste, celles qu'il connut en passant et dont il parle gaiement, çà et là : tout cela fait en somme d'assez pauvres amours pour un esprit distingué et une âme ardente comme était Diderot. Il aima donc et de la seule manière qu'il pouvait aimer, éperdûment, une demoiselle du nom de Sophie VoUand.

Née vers 1755, cette passion était assez vive dix ans plus tard pour lui dicter ces lignes à Falconet : « Je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans être ému, ma liberté menacée, ma vie com-

. promise, toutes sortes de malheurs tomber sur moi, sans me plaindre, pourvu qu'elle me restât. Si elle me disait : « donne-moi ton sang, j'en veux boire, je m'en épuiserais pour l'en rassasier. » Quelle était donc cette « amie » qui avait à ce point embrasé l'âme et le style de Diderot? Nous n'avons ni

, lettres d'elle, ni renseignements précis sur son compte : les lettres de Diderot à Sophie Volland,

. à moins de révélations inespérées, seront toujours pour nous des lettres à une inconnue. S'il a été possible à un ingénieux psychologue de reconstituer en partie et de deviner le caractère de Mme Grignan, c'est que l'auteur (1) avait à sa disposition les innombrables lettres de Mme de Sévigné : nous n'avons que certains fragments de certaines lettres à Mlle Volland. Tout ce qu'on a pu en induire, ainsi que de recherches assez infructueu-

1. M. Janet : Les lettres de Mme de Grignan, Rev.des Detix- Mondes t sept. 1884.

ses faites dans sa ville natale, c'est qu'elle était fille d'un « préposé pour le fournissement des sels, » qu'elle habitait tantôt Isle-sur-Marne, un hameau situé à trois lieues de Vitry-le-François, et où elle était née, tantôt Paris, rue des Vieux- Augustins, non loin du « cher Grimm, » qu'en outre elle avait « la menotte sèche » et qu'elle lisait Helvétius : mais une Sophie raisonneuse n'était pas pour déplaire au philosophe Denis (1).

Les lettres qu'il lui écrivit et qui vont, avec de très nombreuses et très regrettables lacunes, de 1755 à 1774, ne sont pas seulement remplies de détails instructifs et piquants sur la vie du philosophe, sur les personnes qu'il fréquentait et particulièrement sur cette société si libre et si bouffonne du Grandval dont il redit avec entrain les propos saugrenus et les stupéfiantes « cochonneries : » les lettres à Mlle VoUand ont encore le mérite, trop rare chez ce grand déclamateur, dont la plume, comme la langue, allait plus vite et plus loin que la pensée, d'être parfaitement sincères et vraies; elles nous peignent Diderot au naturel, avec les bons mouve-» ments de son cœur, les vices de son éducation, les sophismes de son esprit : aussi mille traits de ces lettres ont-ils déjà passé dans cette étude.

Cette correspondance d'un homme qui, dès les premières lettres, avait dépassé la quarantaine avec

1. Elle se serait appelée Louise-Henriette (non Sophie) et mourut ]e 22 février 1784, cinq mois avant Diderot à qui elle légua, par testament daté de juin 1772, sept volumes des Essais de Montaigne et une bague qu'elle appelait sa Pauline (Archives nationales^ Y, 77, fol. 167. Voir Campardon, Les prodigalités cTun fermier généra l^ Cliatravay, 1882.

une demoiselle qui, si on en juge par la maturité d'esprit que suppose la nature des sujets traités entre les deux correspondants, devait n'être pas très loin de la trentaine, a donné lieu à un problème de nature délicate et dont nous ne pouvons éviter de nous occuper brièvement. Il s'agit, pour trancher le mot, de savoir si Sophie Volland fut l'amie ou la maîtresse de Diderot. C'est la question que, bon gré mal gré, on se pose à maint endroit de cette étrange correspondance, tant celle-ci est pleine de révélations qui s'arrêtent à mi-chemin, de souvenirs brûlants et voilés, d'expressions ambiguës enfin qu'on ne comprend pas très bien ou peut-être qu'on a le tort de trop comprendre. C'est donc un commentaire perpétuel et très opportun de la correspondance à Sophie, c'est-à-dire d'une des plus jolies œuvres de Diderot, que nous fournirions au lecteur, si nous parvenions à déterminer de quelle nature était l'attachement du philosophe pour Mlle Volland. Il y a plus : ce ne serait pas un des paradoxes les moins piquants de sa vie, s'il était démontré que l'intempérant et cynique Diderot, « l'apologiste des passions fortes », en un mot l'apôtre de la Nature au xviii® siècle, fut condamné pour ses péchés à plus de vingt ans d'amour platonique. Mlle Volland aurait bien dû remporter ce triomphe sur la philosophie naturaliste : mais a-telle eu cet honneur ? Qu'on nous permette de répondre que, sans en rien savoir, nous n'en croyons pourtant rien (1).

1. M. Assézat, dans sa Notice préliminaire sur Sophie VoUand, conclat que la correspondance est trop incomplète pour nous

Feuilletons la correspondance : à chaque absence un peu longue, Diderot jure à Sophie qu'il lui est resté « fidèle » ; cette fidélité s'entend de reste sous la plume de Diderot, car c'est beaucoup pour lui s'il observe seulement celle-là (1). Non-seulement, en effet, il ne croit pas à la durée de l'amour platonique, mais son scepticisme à cet égard il l'exprime sans détour à Sophie VoUand elle-même. « Me voilà, lui dit-il, revenu à cette tirade de votre sœur (Mme Legendre) contre les hommes ou plutôt contre moi.,. Cette femme est injuste et vaine. Il lui faudrait un amant, il faudrait que cet amant fût parfait, il faudrait qu'il se trouvât suffisamment récompensé de l'honneur de la servir. La religion exige moins de nous », et sans doute aussi Sophie Yolland, car son amant la remercie sans cesse d'être « si sensible. » Il sait, dit-il, qu'il est « aimé », et il l'est apparemment comme il veut l'être, puisqu'il se proclame, avec des transports de reconnaissance, pleinement, infiniment heureux, heureux et apaisé, comme le fut, dit-on, son plus fervent admirateur, Gœthe, lorsque Mme de Stein eut enfin « exaucé les mille vœux de son cœur » (2) . Il résulte

permettre de décider si l'amour de Diderot o fut chaste ou sensuel » {Did, XVIII, 347).

1 . « Encore un petit moment et j'accourrai et je vous porterai une bouche innocente, des lèvres pareilles et des yeux qui n'ont rien vu depuis un mois. Que nous serons contents de nous retrouver! » Voir aussi XVIII, 429, 531. Dans son Salon ^qH^ (XI, 'J3i), il imagine des arcades obscures et pensant très vraisemblablement à Sophie, il s'écrie : a Si l'absence noas tient éloignés, j'y viendrai rechercher la même ivresse qui avait si entièrement, si délicieusement disposé de nos sens ; Je rechercherai, je retrouverai régarement voluptueux... >

2. On sait que l'amitié de Gœlhe pour Mme de Stein a soulevé un problème de casuistique amoureuse analogue à celui qui

de certains endroits de la correspondance que Diderot et Sophie se voyaient à Paris, seul à seul, dans une maison qui n'est pas nommée ; le passage suivant nous prouve qu'ils n'y passaient pas tout leur temps à philosopher : « J'ai vu toute la sagesse des nations et j'ai pensé qu'elle ne valait pas la douce folie de mon amie. »

Mais laissons là l'expression non équivoque, semble-t-il, des sentiments de Diderot. Son plus grand plaisir est de raconter à Sophie les histoires les plus scabreuses et les « cas de conscience » comme il les appelle, les plus vilains, le tout en termes on ne peut plus appropriés. Parle-t-on sans cesse de cela à une demoiselle qui n'est que votre amie? Puisque Mlle Volland prêtait l'oreille à de telles histoires, il faut souhaiter pour elle qu'elle ait écouté aussi favorablement les déclarations de Diderot : vertueuse, elle serait peut-être moins décente à nos yeux.

Le ton de la correspondance se modifie naturellement et se modère avec les années : celle qui était d'abord « ma Sophie », devient « Mademoiselle »; à la fin on s'adresse collectivement à « Mesdames et chères amies » (c'est-à-dire, à la mère, une mère peu gênante, à Sophie et à sa sœur). C'est que, quand il écrivit les dernières lettres (en 1774) Diderot avait soixante-et-un ans et, ce qui avait contribué sans doute à le refroidir, il revenait de Russie. Son amour n'en dura pas moins

nous occupe. On peut voir la solution très nette qu'en a donnée M. Lichlenberger dans son intéressante Etude sur les poésies lyriques de Gœthe^ Hachette, 1878, p. 165.

jusqu'à la fin de sa vie : si l'on veut bien remarquer qu'il n'avait eu, entre temps, (à notre connaissance, du moins), qu'une passade à Bourbonne pour Mme de Prunevaux (en 1770), il sera permis de conclure que, malgré sa mobilité d'impressions, malgré surtout une très grande facilité à se donner, laquelle ne va pas d'ordinaire sans une égale facilité à se reprendre, Diderot fut capable d'une très grande constance en amour comme en amitié :

Grimm et Sophie Volland avaient décidément fixé la girouette de Langres.

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