‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 28 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans ses Entretiens sur le Fils 7iaturel, Diderot, annonçant son prochain drame, le Père de famille, se promettait, en l'écrivant, « de s'instruire lui-même... Si j'ai des enfants, je ne serai pas fâché d'avoir pris avec eux des engagements ». Or ces engagements, il aimait à se rendre le témoignage qu'il avait su les tenir. « Je rentre dans ma famille, bon époux et bon père ». Voyons donc successivement l'époux et le père et si l'un et l'autre ont mérité les éloges que leur décerne Diderot.

L'époux d'abord : on sait que Diderot, qui se plaisait à apostropher ses adversaires des noms d'Anytus et de Mélitus, se comparait ingénument lui-même à Socrate. Or, ce Socrate aurait trouvé, si on l'en croit, sa Xantippe dans Nanette, car il reprochait à Mme Diderot son « humeur diabolique ». Toutefois, avant de condamner même Xantippe, il est bon, comme on sait, de se demander quel mari pouvait bien être ce grand coureur de Socrate. Il ne paraît pas, en tous cas, que Diderot ait été un mari exemplaire. Déjà sa philosophie du mariage ne promettait rien de bon à Nanette : le

mariage est, à ses yeux, « un vœu insensé. L'homme sage frémit à l'idée seule d'un engagement indissoluble... cai', il n'est pas dans la nature qu'un homme n'épousera qu'une femme ». Dés qu'il ne s'agit plus que d'obéir à la Nature, nous sommes sûr de trouver en Diderot un vaillant observateur de ses lois, car ce n'est pas à lui qu'on pourrait faire cette réponse que s'attira, dit-on, son ami, le petit et fluet d'Alembert, tandis qu'il défendait avec vivacité l'état de nature : « M. d'Alembert, lui dit une dame, je ne vous conseille pas de tant désirer l'état de nature ; vous courriez risque que Ton vous y fît votre part bien petite » (1). La part de Diderot fut aussi large que l'était sa conscience de mari, car à Mme Diderot succéda, dans son cœur, Mme de Puisieux et à Mme de Puisieux, Sophie VoUand.

VEncyclopèdie nous apprend que, « si la fée a perdu sa baguette, il faut que le charme cesse, et l'inconstance est nécessaire... L'essentiel, c'est d'aimer toujours éperdument... Tout ce que la passion inspire, je le pardonne, car j'ai été de tout temps l'apologiste des passions fortes » (2).

On comprend que ces belles maximes et leur constante application aient pu modifier le caractère de Mme Diderot. Elle avait perdu sa mère, puis sa

1. Dutens : « Mémoires d'un voyageur qui se repose ». Paris, Bossange, 1806, t. IL

2. Encyclop, : arU Inconstance, comp. Did. XV, 193 ; XIX, 87. Et cet autre passage : « Je me souviens d'avoir dit autrefois d'un certain homme, qu'il n'avait pas plus de morale qu'il n'y en avait dans la tête d'un brochet. J'ai changé de comparaison ; je dis à présent : dans le cœur d'un amant. Celui qui est amant, n*est que cela. Tant pis pour la probité et pour la vertu, si ramour s'y- oppose. » XIX, 241.

LE « PÈRE DE FAîklILLE » CHEZ LUI 77

grand'mère, alors qu'elle n'avait pas encore d'enfant. « Elle resta seule, sans société, nous dit sa fille. L'éloignement de son mari redoubla la douleur de ses deuils. Son caractère devint triste, son humeur moins douce. » Elle se fût, sans doute, moins attristée et moins aigrie, si elle eût moins aimé Diderot. « Rien ne put la distraire...; si la tendresse qu'elle avait pour mon père eût pu s'affaiblir, sa vie eût été plus heureuse. »

Sans doute, Nanette n'était pas un esprit fort, et Diderot ne pouvait pas philosopher avec elle comme avec sa pédante amie, Sophie VoUand. Mais Diderot tenait-il donc beaucoup à avoir à son foyer, une femme raisonneuse et savante ? « J'ai ouï dire à Diderot, raconte Chamfort, qu'un homme de lettrés sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre, mais qu'il ne devait être le mari que de celle qui sait faire une chemise » (1). Mais Mme Diderot était, semble-t-il, quelque chose de plus qu'une bonne chemisière. D'abord, elle savait être pieuse sans fanatisme. Elle aurait « donné sa vie pour que mon père crût... ; mais persuadée qu'il ne changerait jamais d'opinion, elle voulut (à ses derniers moments), lui épargner les persécutions et jamais elle ne Ta laissé un seul instant tête-à-tête avec le curé ; nous le gardions l'une et l'autre. »

Elle fut une femme dévouée, témoin ces autres détails, un peu familiers, mais les petites choses ont leur importance dans la vie domestique : « Souvent,

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