‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 31 sur 76 · Did. XIX · texte numérisé non relu

Did. XIX

Il avait pour sa fille, Angélique, une tendresse passionnée, mais intermittente : « Je suis fou à lier de ma fille; si je perdais cette enfant, je crois que je périrais de douleur. » Seulement il aime à en raffoler de loin. Le voitrde rétour de la Chevrette, après plusieurs semaines d'absence : « J'arrive, écrit-il à Sophie YoUand, je jette en passant mon sac de nuit à ma porte (sans embrasser cette flUe dont il est fou), et je vole sur le quai des Miramiones, j'y trouve une de vos lettres! Je m'en retourne chez moi à minuit; je trouve ma fille attaquée de la fièvre et d'un grand mal de gorge; je n'ai pas osé m'informer de sa santé. Les questions les plus obligeantes amènent des réponses si dures de la part de 1 mère, que je ne lui parle jamais sans une extrême nécessité (la méchante femme, en efitet, qui soigne ^eule son enfant malade tandis que Monsieur est à la Chevrette et console Mme d'Épinay, il a l'âme si sensible ! des froideurs de Grimm) ; j'ai interrogé l'enfant qui m'a très bien répondu; j'ai donné des ordres qui marquent V attention et Vintèrêt (bon Diderot !) Je devais partir demain pour le Grandval; voilà un accident qui pourrait bien retarder mon voyage. » En attendant, et toujours dans la même lettre : « Nous avons dîné, M. Grimm et moi, sous un des chevaux des Tuileries; dîner d'appétit, longue promenade après dîner, et, dans cet intervalle, de la morale et de l'amour. » Et, dès le lendemain, 8 octobre : « Je pars demain pour aller au Grandval passer le reste de l'automne. Je ne saurais vous dire, chère amie, combien il m'en coûte pour m'arracher d'ici (à cause de son enfant

malade sans doute? — Vous n'y êtes pas). Comment vos lettres me parviendront-elles ? Comment recevrez-vous les miennes ? quel circuit ! »

Mais quoi? va-t-il faire de la peine à ses amis, à Mme d'Aine, « qui l'a si bien .accueilli les vacances passées »? et il se résigne bravement aux perdreaux truffés du Grandval : « Je ne suis bien avec moi-même que quand je fais ce que je dois ».

Notez enfin qu'il arrivera au Grandval le jour de la Saint-Denis, c'est-à-dire le jour où sa fille ne man- (jue jamais de lui oflrir un bouquet, comme il nous l'apprend dans mainte lettre à Sophie. En vérité, on est parfois tenté de croire qu'il n'aime au monde que ^iophie VoUand... et ses aises. A qui pensait-il, rjuand il écrivait plus tard : « Un père qui s'isole /de ses enfants est un être monstrueux pour moi ». Lui aussi, hélas ! ne s'isolait-il pas un peu trop de sa fille, (le cette fille qui avait néanmoins en lui « le plus tendre des pères ? »

Mais n'abusons pas des contradictions où s'embarrasse le cœur de Diderot, non moins distrait que son esprit, et reconnaissons qu'il s'occupait de temps en temps de l'éducation d'AngèUque. Seulement, comme il r avait longtemps perdue de vue, quand il revenait à elle, il lui faisait, en une heure, un cours complet de morale pratique et jamais père ne donna à sa fiUo d'aussi étonnantes leçons. Il l'emmène un jour à la (.'ampagne; il « s'est proposé cette fois de lui faire concevoir qu'il n'y a aucune vertu qui n'ait deux récompenses : le plaisir de bien faire et celui d'obtenir la bienveillance des autres; nous parcourûmes la plupart des vertus » ; après les vertus, les vices,.

soirs le maître de la maison chez lui, assis devant ràtre, en vrai père de famille, tous ses enfants groupés autour de son vieux fauteuil. C'est que l'honnête coutelier n'était pas de ces maris, dont parle La Bruyère, qui, avec des enfants et un ménage, aiment à conserver les apparences et les délices du célibat. Je sais bien qu'à Paris, du temps de Diderot, les maris qui n'avaient plus rien du célibataire étaient assez rares ; aussi ne s'étaient-ils pas donné la mission de réformer et de moraUser la société, par des pièces édifiantes, où ils affectaient de se jouer eux-mêmes sous les traits d'un père modèle. Ils étaient d'un monde frivole et se seraient plutôt vantés de cette frivolité même que leur reprochaient, tout en vivant comme eux, les sérieux Encyclopédistes et leur chef Diderot. En somme, Diderot oublia, aussi complètement que possible, qu'il était marié et il se souvint de loin en loin qu'il avait une fille ; nous n'aurions pas songé à le démontrer, si on n'avait pas si souvent dit, comme il l'a tant répété lui-même avec son ordinaire vanité, qu'il était « dans sa famille, bon époux et bon père ».

Page 1