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CHAPITRE IV

C'est du Nord que venaient aux philosophes, non-seulement « les lumières », mais les encouragements et les pensions. Si le roi de Prusse était leur roi préféré, leur « grande Souveraine », suivant le mot de Diderot, c'était l'impératrice de Russie. Avec Frédéric et Catherine la philosophie, comme on sait, était montée sur le trône : elle régnait et pérorait magnifiquement dans leurs proclamations et leur correspondance, mais c'étaient Frédéric et Catherine qui gouvernaient ; c'est-à-dire que, pour ces philosophes couronnés, la Raison, c'était leur impérieuse volonté, sitpro ratione volun* tas, et la seule morale admise dans leurs états, c'était l'obéissance. Insoucieux de fortifier la justice, ils s'appliquaient à justifier la force, moyennant quoi, suivant la pensée de Pascal, le fort et le juste étaient ou paraissaient être ensemble et Ton avait la paix et même la gloire à Berlin comme à Pètersbourg. Seulement ce que coûtait la gloire de Marc- Aurêle et de SèmiramiSy c'est ce que leurs très humbles et très misérables sujets auraient pu appren-

dre à nos philosophes, qui peut-être étaient trop loin pour en rien savoir, mais qui, en tous cas, étaient payés pour n'en rien dire. Ils se sont pleinement acquittés, du reste, il faut en convenir, ►» envers leurs deux illustres protecteurs : car quelques pages enthousiastes et sincères d'un Diderot, voire même une lettre hypocrite, mais étincelante, mais lue et admirée partout et destinée à être lue toujours, d'un Voltaire, valaient bien les compliments et les cadeaux d'un Frédéric et d'une Cathe-

* rine. A cet échange, en effet, de flatteries et de bons procédés entre souverains et hommes de lettres, c'étaient peut-être les « bienfaiteurs » qui gagnaient le plus : outre le plaisir spirituel de railler, par leur générosité intéressée, le froid et imprudent dédain de Louis XV pour les hommes qui faisaient alors le plus d'honneur à la France, les souverains de

' Prusse et de Russie savouraient, de leur vivant, grâce à leurs prôneurs français qui étaient, eux, les souverains de l'opinion publique, toutes les douceurs d'une gloire anticipée. Parmi ces écrivains du xviii® siècle, les deux chefs de VEncyclopèdie étaient à la fois assez célèbres et assez antipathiques à Louis XV pour attirer l'attention et mériter les faveurs des monarques philosophes. D'Alembert était pensionnaire de Frédéric : c'est Catherine qui prit Diderot sous sa protection. On a d'ordinaire raconté assez inexactement l'origine des

* rapports entre le philosophe et la czarine, et Ton a, de plus, singulièrement exagéré l'importance du service que Catherine aurait rendu à la fois à Diderot et à la littérature française en achetant la biblio-

thèqiie de rEiicyclopèdiste. Voici, au juste, comment les choses se passèrent :

Vers 1765, Diderot résolut soudainement de vendre sa bibliothèque : d'où lui était venue cette pensée? Il expliquait à ses amis (et c'est ce qu'a répété Mme Vandeul), qu'il s'était résigné à vendre ses livres pour pouvoir doter sa fille, sollicitude très louable, à coup sûr, chez un père qu'on n'aurait pas cru si extraordinairement prévoyant : Marie- Angélique n'avait pas encore achevé sa douzième année. Grimm, lui, nous dit que Diderot s'imposait ce sacrifice « afin de pourvoir à l'éducation de sa fille » (1). Il semblait pourtant que V Encyclopédie aurait dû faire gagner à son fondateur tout au moins de quoi élever une fille unique (2). Ne serait-

1. Dans une lettre inédite {Biblioth. Nat. N, a, fr, 3î\ Diderot donne la même raison que Grimm : « Monseigneur (?) La difâculté de pourvoir aux besoins de la vie et r impossibilité de pourvoir à réducation d'un enfant avec une fortune aussi bornée que la mienne, avaient enfin déterminé le père et l'époux à dépouUler l'homme de lettres de ses livres. 11 y avait longtemps que je cherchais parmi mes concitoyens quelqu'un qui les voulût acquérir, lorsqu'on en a fait la proposition à rimpératrice de Russie, qui a accepté ma bibliothèque et qui m'en a lait délivrer le prix, à condition que j'en resterais le dépositaire et que je recevrais cent pistoles (mille livres) annuelles pour les soins que je prendrais à la former. Ce sont ses propres expressions. Je ne sais s'il faut appeler ces cent pistoles une pension ou un simple honoraire; mais je n'ignore pas qu'un sujet ne peut rien accepter d'une puissance étrangère sans y être autorisé par la permission de son roi. J'ose vous supplier. Monseigneur, de demander cette permission pour un homme à «{ui la faveur qu'on vient de lui faire est fort nécessaire. Je suis, ctc .., Diderot, 27 avril 176o. On lit en marge ; « Réponse que le Roy trouve bon qu'il accepte. »

2. Luneau de Boisjermain qui est, il est vrai, sujet à caution, dit, à cette même époque, que Diderot avait gagné plus de 100,000 fr. avec les libraires (XIX, 135).

DIDEROT ET CATHERINE It S7

ce point (supposition malveillante et peut-être gratuite), que la composition de cette même Encyclopédie avait eu, entr' autres résultats, celui d'encombrer le logis de Diderot d'une foule d'ouvrages momentanément utiles, mais qu'il ne se souciait guère, son travail fait, de garder chez lui ? Quoi qu'il en soit, ce fut Diderot qui, par l'intermédiaire de son ami, offrit sa bibliothèque à l'impératrice : « J'avais fait proposer par Grimm à l'impératrice de Russie d'acheter ma bibhothèque » (XIX, 472). C'est lui-même aussi qui en fixa le prix à 15,000 francs. Grimm transmit les propositions de Diderot au général Betzky, qu'il avait connu pendant un séjour de ce dernier à Paris. Le général répondit, au nom de l'impératrice, et comme aurait pu le faire le plus sensible des philosophes : « Le cœur compatissant de l'impératrice n'a pu voir sans émotion que ce philosophe si célèbre dans la république des lettres se trouve dans le cas de sacrifier à la tendresse paternelle l'objet de ses délices, la source de ses travaux et les compagnons de ses loisirs » (i). On acceptait le prix fixé par Diderot, et on ne mettait à Tachât des livres qu'une condition, c'est que Diderot en serait « le dépositaire », qu'il deviendrait, en un mot, le bibliothécaire de Timpératrice avec une pension annuelle de 1000 francs. Le paiement de cette somme ayant été oublié la deuxième année, on envoya à Diderot le paiement anticipé de cinquante années ; cela fit, en tout, une somme de soixante-cinq mille francs

l. Grimm, Corresp. littér. VI, 265.

qu'il reçut de Saint-Pétersbourg, dans l'espace de dix-huit mois. Mlle Angélique Diderot pourrait donc, quand elle serait d'âge, choisir un mari et devenir Mme de Yandeul.

La générosité de l'impératrice excita des transports d'enthousiasme dans tout le parti encyclopédique qui se voyait ainsi honoré dans la personne de son chef. « Jamais, écrit Catherine à Voltaire avec un étonnement assez bien joué, je n'aurais cru que l'achat d'une bibliothèque m'attirerait tant de compliments ; . tout le monde m'en fait sur celle de M. Diderot (1). » Le présent était, il faut l'avouer, vraiment princier ; sans chercher à en diminuer le prix, nous dirons seulement que ce bruyant concert de louanges, entonné de toutes parts, au xviii® siècle, à l'honneur de la donatrice, nous dispense de la louer nous-même : tant et de si hyperboliques éloges l'ont, pour ainsi dire, payée comptant.

Mais devrions-nous peut-être, comme Français, lui être reconnaissants d'avoir donné, ainsi qu'on l'a dit (2), Diderot à la France? Diderot avait, en 1765, cinquante-deux ans; il avait écrit, outre ses

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