‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 33 sur 76 · Catherine à Voltaire, 17-28 nov · texte numérisé non relu

Catherine à Voltaire, 17-28 nov

2. « Diderot était jeune encore ; alors âgé ùe quarante-deux ans, il n'avait publié que l'Essai sur le mérite, les Pensées philosophiques, cond imnées au feu par le parlement, la Lettre sur les aveugles, qui le fit mettre à la Bastille, les premiers volumes de V Encyclopédie f qui lui attirèrent les arrêts da Conseil. La protection de la czarine l'arrache à ses persécuteurs, lui assure l'aisance, le repos de Tesprit. C'est sous ses auspices, en quelque sorte, qu'il publie ses autres écrits. Catherine l'avait secouru précisément dans la période la plus active de sa maturité; elle pouvait se dire que le xviii» siècle lui devait peut-être Diderot » (Rambaud : Catherine IT et ses Correspondants français. Bévue des Deux-Mondes, i*^ février 1877).

essais philosophiques, le Père de famille, la Religieuse; enfin, cette année-là, VEncyclopèdie avait déjà paru tout entière. Il avait donc produit presque tout ce qui a fait sa célébrité et c'est même cette célébrité qui l'avait recommandé à la générosité avisée de l'impératrice. Le bienfait de Catherine n'obligeait donc réellement que la personne et, puisqu'il s'était agi de son enfant, que la famille de Diderot (1).

Diderot fut étourdi, « stupéfait, » dit-il, de tant de bonheur. Complètement ignorant dans l'art de flatter avec esprit et de remercier avec grâce, il ne trouve aucune expression assez forte pour exprimer la joie et la reconnaissance dont son âme déborde : « Grande princesse, je me prosterne à vos pieds; je voudrais parler, mais mon âme se serre, ma tête se trouble, je m'attendris comme un enfant et les vraies expressions du sentiment qui me remplit expirent sur le bord de mes lèvres » (XIX, 493). Que la féUcité des siens parle donc et remercie pour lui : « Voici une mère tendre qui verse des larmes de joie. Elle est debout, à côté de son enfant, qui la tient embrassée. » Ce petit tableau de famille très adroitement groupé est d'un homme qui, ce semble, ne perd pas tout à fait la tête et qui même sait graduer ses effets, car, après le peintre y voici \q poète qui joue assez bien le délire poétique, s'il fait très mal les vers : « en regar-

1. Nous croyons que Diderot, avant même le bienfait de Catherine, était certainement à rabri du besoin. Un an après (déc. 1766), il déclare lui-même à Falconet qu'il a plus de 4.600 livres de rentes et son titre de bibliothécaire de rimpératri ce ne lui rapportait que i.OOO livres.

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dant mon épouse sensible et mon enfant, je ne sais plus ce que je deviens. Un noble enthousiasme me gagne, mes doigts se portent d'eux-mêmes sur une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la décroche de la muraille où elle était restée suspendue ; et, la tête nue, la poitrine découverte, comme c'est mon usage, je me sens entraîne à chanter. » Il chante donc et Catherine devient, dans son dithyrambe, non-seulement l'égale dès Antonins et des Titus, mais « l'image fidèle de la divinité. » N'a-t-elle pas pour lui

La magnificence des dieux Et la tendresse d'une mère ?

Diderot trouvait plus tard que ses vers « n'étaient pas mauvais. » Catherine fut seule vraisemblablement de son avis, mais c'était l'essentiel. Pour nous, nous aurions souhaité, et non pas parce que ses vers ne valent rien, mais pour des raisons plus graves et plus hautes, que l'obligé de Catherine eût oublié sa lyre et se fût souvenu seulement de sa philosophie et de ce qu'il lui devait. Si l'on comprend aisément le culte sincère qu^un Boileau et qu'un Racine avaient voué, d'accord en cela avec tous leurs contemporains, à un prince très despote aussi, à coup sûr, mais qui était, après tout, roi de France, peut-on trouver aussi naturel qu'un de €es mêmes philosophes qui avaient tant blâmé « la serviUté » des poètes de Louis XIV, ait, on va le voir, affecté « d'adorer » un monarque étranger sur qui pesaient de graves soupçons d'assassinat et que beaucoup de contemporains jugeaient avec la

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plus grande sévérité. Diderot se trompe en effet et volontairement lorsqu'il s'écrie : « Catherine! soyez sûre que vous ne régnez pas plus puissamment sur les cœurs à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. Vous avez ici une cour et vos courtisans ce sont tous nos habiles gens. » Il y avait, au contraire, à Paris, beaucoup d'honnêtes gens qu'indignaient et scandalisaient ces flatteries des philosophes à l'adresse de Catherine; nous n'en voulons pour preuves que l'éloquente et patriotique lettre de Mme de Choiseul à Mme du Deflfand, lettre qui est trop célèbre sans doute pour que nous ayons à la citer ici (1) et cette protestation, moins connue, de Turgot, un « habile homme, » lui, pour les Encyclopédistes, et un « honnête homme » pour tous. : « Quel cas puis-je faire, écrit-il à Condorcet, d'un déclamateur tel qu'Helvétius qui... en déplorant les malheurs de sa patrie, où le despotisme est, dit-il, parvenu au dernier degré d'oppression et la nation au dernier degré de corruption et de bassesse, ce qui n'est pas vrai, va prendre pour ses héros le roi de Prusse et la czarine ? Je ne vois dans tout cela que de la vanité, de l'esprit de parti, une tête exaltée; je n'y vois ni amour de l'humanité ni philosophie (2) . »

1. En voici pourtant un court passage : « Rien de plus choquant que renthousiasm^de Voltaire pour Timpératrice de Russie... Catherine a eu resprit de sentir qu'elle avait besoin de la protection des gens de lettres. Elle s'est flattée que leurs bas éloges couvriraient aux yeux de la postérité les forfaits dont elle a étonné l'univers et révolté l'humanité; elle s'est trompée, je le sens à mon cœur. » Correspond, inédite de Mme du Deffand, M. Lévy. 1859, I, 92.

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