Œuvres de Turgot, édit. Daire, Paris
On voudrait avoir, à Pètersbourg, pour décorer le nouveau Palais d^hiver, des estampes et, s'il se peut, des toiles de maîtres : Diderot se met aussitôt en campagne, il court toutes les ventes, « couche en joue » les collections les plus célèbres et achète avec précipitation tout ce qui s^oflfre, dût-il, par tous ces achats faits pour une cour étrangère, dépouiller la France de chefs-d'œuvre. L'opinion publique s'émeut et le ministre lui-même s'inquiète de cet exode sans fin de tant de tableaux et d'objets précieux, mais Diderot imperturbable traite « d'imbéciles » des gens qui « ne voient pas que ce qu'ils auraient de mieux à faire ce serait de faire naître des hommes (rien que cela!) et non pas d'arrêter aux barrières les productions. Je jouis, écrit-il, de la haine la mieux décidée parce que je vous envoie des tableaux; je vais toujours mon train; le diable s'en mêlera ou je vous enverrai incessamment toute la galerie Thiers. » Voici justement une belle occasion pour acheter : la banqueroute de Terray vient de ruiner en foule les amateurs de Paris, les roubles feront aisément merveille. « Nous (Français) sommes gueux comme des rats d'église. Nous vendons nos diamants et nous dépouillons nos galeries pour réparer les ravages du contrôleur général » (XVIII, 322).
Enfin l'impératrice a-t-elle besoin d'hommes de génie, grands artistes ou grands législateurs, pour illustrer son règne ou faire le bonheur de son peuple ? Diderot qui, comme on sait, se connaît en hommes, lui trouve aussitôt les plus beaux talents et les plus fortes têtes de Paris. Une fois, il est
Et Diderot enfin exagérait singulièrement ce qu'il devait à sa bienfaitrice, en même temps qu'il oubliait trop ce qu'il se devait à lui-même, lorsqu'il écrivait à son ami Falconet, alors à Saint-Pétersbourg, les lignes suivantes, faites pour être montrées à l'impératrice : « Le buste de Sa Majesté est placé sur un piédestal, au centre de ma bibliothèque, et c'est là que le père, la mère et l'enfant vont, de temps en temps, faire leur prière du matin. C'est là que, cédant aux sentiments tendres dont leur àme est remplie, ils disent conjointement : Être immortel, tout puissant, éternel, qui fais les grandes destinées et qui veille sur elles, conserve à l'Univers, conserve à la Russie cette Souveraine... accordelui de longues années et à sa nation une splendeur et une félicité durables. Ainsi soit-il » (1). Il y a, ce nous semble, dans ces génuflexions, plus qu'une faute de goût : un philosophe et surtout un philosophe comme Diderot, qui vante sur tous les tons l'indépendance de son esprit et la fierté de son caractère, ne remercie pas ainsi pour de Pargent, fût-ce même pour 60,000 livres.
Quoi qu'il en soit, Diderot est désormais, comme le deviendra bientôt son ami Grimm, le sujet dévoué et le factotum empressé de celle qu'il appelle couramment « notre Souveraine ». Catherine ne s'est-eUe pas « chargée d'acquitter envers lui la dette de la France? » Le voilà donc devenu Russe par reconnaissance et la czarine n'aura pas à Paris de serviteur plus empressé que son bibliothécaire.