XVIII
Un tel choix rachetait d'avance bien des recommandations malencontreuses et Falconet lègue à l'impératrice pouvait faire pardonner Mercier de la Rivière. Nous ne raconterons pas en détail la grandeur et la décadence de ce protégé de Diderot. Mais nous devions tout au moins le nommer parce qu'il est le plus curieux exemple de tout ce que Diderot parvenait à découvrir chez les gens dont il s'était une fois entêté. Mercier de la Rivière était l'auteur d'un livre intitulé : « De Tordre naturel et essentiel des sociétés policées ». L'ouvrage était médiocre; Diderot le trouva sublime : « Jetez-vous bien vite sur ce livre, écrivit-il à Falconet, dévo* rez-en toutes les lignes comme je l'ai fait. Lorsque l'impératrice aura cet homme-là, eh! de quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau, les de Voltaire?... A rien, mon ami, à rien. C'est celui-là qui a découvert le secret, le véritable secret du bonheur des empires. C'est celui-là qui la consolera de la perte de Montesquieu » (XVIII, 236).
Arrivé à Pétersbourg et mis à l'épreuve, ce second Montesquieu se trouva n'être qu'un sot qui faisait l'important. Catherine, qui avait de loin partagé l'engouement de Diderot, eut vite fait de percer
par Puget pour la ville de Marseille, aurait bien pu inspirer Falconet. Nous ignorons ce que Falconet dut à Puget, pour lequel il avait du reste une grande admiration ; mais nous pensons qu'en tous cas ce n'est pas à Diderot qu'il dut Tidée première de son monument. Nous possédons un grand nombre des lettres que lui écrivit Diderot; il y est sans cesse question de sa statue, mais Diderot ne fait jamais allusion à une collaboration quelconque de sa part. Pour qui connaît Diderot, ce silence est une preuve suffisante qu'il n'avait en aucune façon guidé le ciseau de son ami.
à jour la vanité du personnage : elle le renvoya aussitôt à ses utopies et prit charitablement sa part de responsabilité dans la sottise que lui avait fait faire le philosophe : « Et Diderot et Galitzin et moi, écrivit-elle à Falconet, et l'auteur même de V Ordre essentiel, nous avons tous pris le change ; nous croyions à des lettres de vingt personnes, mais nous étions des bêtes. »
Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les « belles âmes » que l'indulgent Diderot recommanda chaleureusement à Falconet, et, par lui, à Catherine. Il est, inversement, un écrivain célèbre au xviii® siècle, l'historien Rulhière, auprès duquel Diderot eut à plaider la cause de sa bienfaitrice, et le rôle qu'il joua, ou qu'il essaya de jouer en cette aJffaire, va nous montrer combien il est parfois fâcheux pour un philosophe d'être l'obligé d'une impératrice. Secrétaire d'ambassade à Saint- Pétersbourg auprès du baron de Breteuil, Rulhière avait assisté à la révolution qui, précipitant Pierre III du trône de Russie, avait mis à sa place sa femme, Catherine II. Sur l'invitation de la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, il écrivit r « Histoire oit Anecdotes sur la Révolution de Russie en Vannée 1762. » Cette histoire, faite avec talent par un témoin oculaire qui, de plus, grâce à ses nombreuses relations à la cour de Russie, était admirablement informé, eut un très grand succès. Rulhière ne la fit point imprimer, mais il en donna lecture dans différents salons de Paris et même à Yersaillos, au miheu de la cour, qui était curieuse d'apprendre à quelle suite d'événements extraor-
dinaires la grande Catherine avait dû son élévation au trône. Rulhière ayant dit hardiment tout ce qu'il savait, son récit faisait plus ?éloge de Phabileté que des vertus de la czarine. Ce fut Diderot qui, au sortir d'une lecture de Rulhière chez Mme GeoflFrin, donna l'éveil à la cour de Russie. U écrit à Falconet qu'après avoir lu son histoire, Rulhière lui en a demandé son avis ; « le voici tel que je le lui ai donné : qu'il était infiniment dangereux de parler des souverains ; qu^il n'y avait sous le ciel <iue l'impératrice qui puisse juger jusqu^oû elle pouvait être offensée ou flattée d'un pareil ouvrage. Que la calomnie était indigne d'un honnête homme (nous doutons que ce mot ait été prononcé par Diderot; il était d'ailleurs immérité); et que toute vérité n'était pas bonne à dire (prudente maxime où nous retrouvons tout l'esprit de V Encyclopédie) ; ({u'on ne pouvait avoir trop d'égards, trop de respect, trop de ménagements pour une princesse qui faisait Tadmiration de l'Europe et les délices de sa nation; et que je pensais que pour lui-même, quelque gloire qu'il se promît de son ouvrage, le plus honnête, le plus sûr et le meilleur, était qu'il le supprimât » (XVIII, 255). Certes le plus dévoué et le plus adroit courtisan n'eût pas mieux défendu les intérêts de sa souveraine. Seulement Rulhière aurait pu répondre à Diderot ce qu'il avait fièrement écrit, trois mois auparavant, dans Pépître dédicatoire de son ouvrage : « Je me suis dit, avec Cicèron : il ne suffit pas que tout ce qu'on dit soit vrai, il faut avoir le courage de dire toutes les vérités. » Et il ajoutait, comme pour s'enhardir, ce mot de Mably :
impartial de Rulhière : c'est que, d'une part, pour précipiter du trône Pierre III, il n'avait fallu rien de moins qu'un complot très savamment ourdi par le génie industrieux de Catherine et que, d'autre part, celle-ci avait été peut-être la complice des eurtriers de son époux. Sur ce dernier point Rulière apportait des demi-relations qui auraient pu, emble-t-il, modérer l'enthousiasme de Diderot et e ses amis pour la Sémiramis du Nord. La page e Rulhière vaut la peine d'être citée ici.
La conjuration ayant pleinement réussi, Gatheine avait fait signer à Pierre III une humiliante dication, après quoi le czar déchu avait été nterné dans sa maison de Robschok, à six lieues e Pétersbourg. Cependant les soldats commenaient à prendre en pitié ce petit-fils de Pierre le rand, qu'ils avaient détrôné sans trop savoir ce u'ils faisaient et pour donner sa couronne à une Uemande (Catherine d'Anhalt-Zerbst était fille d'un énéral prussien). On avait eu déjà plusieurs émeujs à réprimer : « On sentit, dit Rulhière, que tant ne la vie de l'empereur laisserait un prétexte aux iquiétudes, on n'aurait point de tranquillité. C'est lors qu'Orlof le Balafré (frère de l'amant de latherine) et un nommé Téplof, deux parvenus, furent ensemble vers ce malheureux prince. Ils lui annoncèrent en entrant qu'ils étaient venus pour iîner avec lui; et, selon l'usage des Russes, on apporta, avant le repas, des verres d'eau-de-vie. >lui que but l'empereur était un verre de poison. Soit qu'ils eussent hâte de rapporter leur nouvelle, : soit que l'horreur même de leur action la leur fit^
précipiter, ils voulurent, un moment après, lui verser un second verre. Déjà ses entrailles brûlaient, et l'atrocité de leur physionomie les lui rendant suspects, il refusa ce verre : ils mirent de la violence à le lui faire prendre et lui à le repousser. Dans cet horrible débat, pour étouffer ses cris qui commençaient à se faire entendre au loin, ils se précipitèrent sur lui, le saisirent à la gorge et le renversèrent ; mais comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier désespoir et qu'ils évitaient de lui porter aucune blessure, ils appelèrent à leur secours deux officiers chargés de sa garde e1?/qui avaient montré un grand zèle dans la conspiration : ils accoururent et trois de ces meurtriers ayant noué et serré une serviette autour du cou de ce malheureux empereur, tandis qu'Orlof, (le ses deux genoux, lui pressait la poitrine et le tenait étouffé, ils achevèrent ainsi de Pétrangler.
On ne sait pas avec certitude quelle part l'impératrice eut à cet événement; mais ce qu'on peut assurer, c'est que, le jour même qu'il se passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gaîté, on vit entrer ce même Orlof échevclè, couvert de sueur et de poussière, ses habits déchirés... En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent les yeux de l'impératrice. Elle se leva en silence, passa dans un cabinet où il la suivit, et quelques instants après, elle y fit appeler le comte Panine, déjà nommé son ministre : elle lui apprit que l'empereur était mort et le consulta sur ^ ; :1a manière d'annoncer cette mort au public. Panine ';r '^Kionseilla de laisser passer une nuit et de répandre
la nouvelle le lendemain, comme si on l'avait reçue pendant la nuit. Ce conseil ayant été adopté, l'impératrice rentra avec le même visage et continua son dîner avec la même gaîté. Le lendemain quand on eut répandu que Pierre était mort d'une colique hémorrhoïdale, elle parut baignée de pleurs et publia sa douleur par un édit y> (1).
Ce dramatique récit, qui rappelle d'une manière si frappante Britannicus empoisonné et Néron souriant au milieu d'un festin, s'il ne diminua pas (et nous aimons à en douter), l'admiration de Diderot pour cette « maîtresse femme », n'était pas fait pour gagner des partisans à l'usurpatrice. Turgot écrira bientôt à Condorcet pendant le séjour de Diderot en Russie : « Diderot baise les mains de l'impératrice :
Grâces au ciel, ces mains ne sont pas criminelles ! »
Et sans doute Turgot achevait mentalement la citation :
Plût aux dieux que son cœur fut innocent comme elles !
Catherine, sans connaître le manuscrit de Rulhiére, pensa qu'il valait mieux, pour sa gloire, quoi qu'en eût dit Diderot, que l'ouvrage ne parût point. Elle eut recours, mais vainement, aux bons offices du lieutenant de police. Menacé de la Bastille, s'il ne livrait pas son manuscrit, Rulhiére répondit « qu'il portait, écrit dans sa mémoire,