D'après Ségur. Mém. : t. I
nous d'ajouter que rémotion du philosophe est sincère et son admiration facile à comprendre. On a remarqué ces deux mots dans la lettre à Falconet : « quelle Souveraine! quelle femme! »
La « Souveraine » trônait, avec cette fière majesté qui frappa tous ceux qui l'approchèrent, au milieu de « ce mélange imposant formé par les riches costumes, asiatiques ou militaires, de plus de trente nations ». Quand Diderot la verra, de ce degré de gloire venir en souriant causer familièrement avec lui, alors il aurait pu dire à celle que le Prince de Ligne appelait Catherine le Grand :
Maître, n'en doutez point, d'un cœur déjà charmé Commandez qu'on vous aime et vous serez aimé.
Et c'est presque de l'amour, en eiSfet, que le cœur de Diderot semble avoir ressenti, moins pour la Souveraine, que pour la « femme étonnante » si bien faite pour le séduire : n^avait-elle pas « de la gaieté et même de la bonhomie dans la conversation » (Prince de Ligne), et quand Diderot traversait le palais pour aller converser avec Catherine, ne lisaitil pas avec une douce joie, sur les portes des salles, cette pancarte écrite en gros caractères de la main même de l'Impératrice : « Asseyé-vous si vo voulés et cela où vous plaira (sic) sans qu'on vo le repète cent fois (1). » Une fois introduit « on Z i permet de dire tout ce qui lui passe par la tête. » ' On peut croire qu'il ne s'en fit pas faute, d'autant plus que Catherine « avait l'art d'écouter ; elle avait
1. Léon Godard : Pétersbourg et Moscou, 1858, Dentu, p. 23S..
Tair d'entendre, quand même elle pensait à autre chose y> (Prince de Ligne) . C'est bien ainsi qu'il fallait être pour admirer ou supporter Diderot. Celuici la voyait une heure par jour et, appréciant tout de suite « le talent qu'avait l'impératrice de mettre tout le monde à son aise », il s'installait, s'approchait d'elle, « lui prenait la main, lui secouait le bras et tapait sur la table tout comme s'il eût été dans la synagogue delà rue Royale (1). » Au reste, il ne tapait pas sur la table seulement : « Votre Diderot, écrivait Catherine à Mme Geoffrin, est un homme bien extraordinaire : Je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires; j'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi, pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de sa gesticulation. »
Nous croyons sur parole Mme Vandeul lorsqu'elle nous assure que Diderot « était peu fait pour vivre à une cour et qu'il a dû y faire un grand nombre de gaucheries. » Un jour, par exemple, il plaide chaudement pour le divorce auprès d'une Impératrice qui avait eu sa façon particulière de divorcer avec un époux embarrassant. Une autre fois il lui parle de la Pologne au lendemain du fameux et édilîant partage. Il se fit parfois rappeler à l'ordre. « L'Impératrice, disputant un jour avec Diderot, se leva tout à coup dans un moment de vivacité et lui dit : vous avez la tête chaude, je l'ai chaude aussi; nous nous interrompons et nous ne finissons rien. — Avec cette diff'érence, reprit Diderot, que quand
i. Société imp. russe, t. 17, 283, Grimm à Nasselrode.
j'interromps votre Majesté, je fais une grande sol tise. — Bon, répondit-elle en haussant les épaules fait-on des sottises entre hommes (1) ? » Entr hommes n'était pas tout à fait exact; car, à sup poser que l'Impératrice fût absente dans ces cause ries d'une familiarité douteuse (et nous savons pa Grimm, plus avisé, qu'il n'en était rien), il y ava bien encore, pour Fesprit et le cœur, une femm( dans ces tête à-téte, seulement ce n'était pas Ca therine.
Nous avons dit l'impression que fit Catherine sr l'esprit et le cœur de Diderot. Il serait plus intérêt sant, mais il est plus difficile, de savoir commei Diderot fut apprécié par Catherine. Sans doul Catherine écrit à Grimm « qu'elle ne peut être u jour sans VEncyclopèdie », et nous voyons d'au tre part qu'on joue le Père de famille à Saini Pétersbourg, mais c'est en septembre 1773, c'est à-dire pendant que Diderot est près d'elle, et c n'est peut-être là qu'une politesse qu'elle fait à se hôte. Au dire de Frédéric « on trouve Diderot rai sonneur et ennuyeux ; il rabâche sans cesse U mêmes choses » (2). Mais Frédéric, nous le savoni essayait d'attirer ce rabâcheur à Berlin sans y pai venir; il' se vengeait de lui par en médire.
Enfin, nous avons les confidences de Catherine Voltaire : mais se confier à Voltaire, c'était, i Catherine le savait bien, se confier au monc entier ; et, â supposer qu'elle fût mécontente c son hôte, elle ne tenait pas à apprendre au monc