Fréd. édit. Preus XXIV
DIDEROT ET CATHERINE II lll>
qu'elle s'était trompée en distinguant et en appelant près d'elle Diderot. Elle avait besoin enfin que Diderot, de retour à Paris, chantât ses louanges avec conviction ; or, il fallait pour cela que Diderot fût bien persuadé, et il n'en doute jamais, qu'on avait goûté pleinement, à Saint-Pétersbourg, sa conversation et sa personne.
Ce qui ressort des lettres de Catherine à Voltaire, c'est que Diderot l'a intéressée peut-être, mais qu'il l'a à coup sûr étonnée, et légèrement ahurie : « C'est une tète bien extraordinaire (ce mot revient plusieurs fois dans la correspondance), on n'en rencontre pas de pareilles tous les jours. » Cette tête fumeuse et « cette imagination intarissable », comme elle disait, durent plus d'une fois impatienter et agacer celle que le Prince de Ligne avait surnommée « l'imperturbable ». Le même auteur nous apprend « qu'on ne pouvait jamais dire devant l'impératrice la plus petite chose sur la religion et sur les mœurs », ce qui s'explique aisément : elle pensait, comme son royal confrère en philosophie, Frédéric, que cette même religion, qu'il y avait gloire et profit à combattre dans les Etats des autres, était une invention très bonne à conserver chez soi pour maintenir ses sujets dans une honnête obéissance. Sur l'article des mœurs, c'est plutôt à Louis XV qu'il faudrait la comparer: elle avait égaré, sur tant et tant de ses sujets, ses impériales faveurs, que les contes immoraux et grivois, les contes à la Diderot, pouvaient lui paraître autant d'offenses personnelles ; très digne et correcte hors de son alcôve, elle arrêtait tout de
suite le narrateur imprudent, comme Diderot sans aucun doute, qui eût pu inquiéter, à défaut de sa pudeur, sa trop juste susceptibilité sur des matières qu'elle avait fort approfondies.
Le pauvre Diderot lui dit un jour, avec ingénuité, qu'elle unissait « l'âme de Brutus aux charmes de Cléopâtre. » Brutus déjà était assez mal imaginé ; passe encore pour César auquel nous voyons en effet qu'un courtisan accompli, le prince de Ligne, se plaisait à la comparer. Mais Cléopâtre en revanche est, pour ainsi dire, trop bien trouvé et dut être récompensé d'un beau froncement de sourcil.
Somme toute, si l'on considère ce qu'étaient les deux personnages en présence, Diderot ne pouvait manquer de déplaire et certains témoignages, réunis de divers côtés, et qui n'étaient pas destinés à voir le jour, nous permettent d'établir qu'il déplut très suffisamment. Au fond, « ses amis et protégés, les Encyclopédistes, Diderot et son trépied ne lui convenaient pas du tout. Je suis une Gauloise du Nord, disait-elle; j'ai voulu tirer parti de vos messieurs les gens d'esprit en istes^ je les ai essayés, j'en ai fait venir, je leur ai quelquefois écrit, ils m'ont ennuyée et ne m'ont point entendue ; il n'y a que mon bon protecteur Voltaire (1). » Elle pensait de Diderot ce qu'un autre monarque absolu avait dit de Fénelon, ce singulier précurseur des Encyclopédistes, à savoir qu'il était un bel esprit chimérique : « Je m'entretins longtemps et souvent avec Diderot, me disait Catherine, mais avec plus de