‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 4 sur 76 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

enfants) dans la maison, si bien tenue, de l'honnête et intelligent coutelier, à qui les voisins viennent demander des conseils et les pauvres des secours ; quand on a vu le jeune Denis, un jour de distribution de prix, chargé de couronnes qui, « trop larges pour son front, laissaient passer sa tête », et son père qui, du plus loin qu'il l'aperçoit, « laisse son ouvrage, s'avance sur la porte et se met à pleurer », on comprend très bien l'émotion sincère de Diderot toutes les fois qu'il se rappelle ces « doux moments » de son enfance et c'est bien certainement son cœur qui lui a dicté cette phrase de La Religieuse : « Il est sûr qu'un père inspire une sorte de sentiments qu'on n'a pour personne au monde (1). »

La « piété » qu'il prête à son père n'empêche pas d'ailleurs ce dernier d'être un joyeux convive et d'aimer le bon vin. Envoyé par les médecins à Bourbonne, il se guérit bien vite en buvant les eaux; mais on ne put lui faire prendre un verre d'eau de plus que le besoin qu'il crut en avoir ; à toutes les instances de ses enfants il répondait : « Je me porte bien, qu'on ne me parle plus d'eaux, qu'on me donne du bon vin ». De même notre philosophe, qui s'accuse lui-même d'être un « glouton », oubliera maintes fois devant un bon dîner son indigestion de la veille.

Denis, qui était l'aîné, eut une sœur et un frère, et il était impossible, dit-il, d'imaginer trois êtres de caractères plus différents : sa sœur, qui, d'après

Grimm, avait refusé de se marier pour soigner son père et diriger le ménage à la mort de sa mère, était, suivant Diderot, « une personne agissante, gaie, décidée... libre dans ses actions, encore plus libre dans ses propos : une espèce de Diogène femelle. » Quant à son jeune frère, il se fit abbé, et Grimm qui le vit à Langres, lui trouvait un esprit bizarre et une dévotion outrée. Il fut, en tous cas, sous certains rapports, le contraire de Denis puisqu'il parlait peu et qu'il était « une espèce d'Heraclite chrétien toujours prêt à pleurer sur la folie de ses semblables ». Il se brouilla avec sa sœur qui aimait trop, à son gré, notre philosophe et avec ce dernier qui l'appelle quelque part « ce maudit Saint. » Il est sûr que l'auteur de VEncyclopèdie et le chanoine de l'église cathédrale de Langres n'étaient guère faits pour s'entendre.

Le jeune Denis, qui était destiné lui-même à l'état ecclésiastique et à qui un oncle devait résigner son canonicat, fut mis à huit ans chez les Jésuites de Langres et, à douze, il fut tonsuré. Ses maîtres, devinant tout le parti qu'ils pourraient tirer de ses heureuses dispositions, essayèrent de l'attacher irrévocablement à leur ordre et, par un habile mélange de promesses et d'éloges, le déterminèrent à quitter furtivement la maison paternelle. Denis, qui ne pouvait rien garder pour lui, confia son secret à un cousin, lequel l'apprit à son père. « Celui-ci, raconte Mme Vandeul, observa le plus profond silence; mais, en allant se coucher, il emporta les clefs de la porte cochère et, lorsqu'il entendit son fils descendre, il se présenta devant lui et lui demanda où

il allait, à minuit. — A Paris, où je dois entrer chez les Jésuites. — Ce ne sera pas pour ce soir, mais vos désirs seront remplis ; allons d'abord dormir. » Et le lendemain, le maître coutelier retenait deux places à la voiture publique et conduisait luimême son flls à Paris, au collège d'Harcourt. Il Finstalla, prit congé de lui, puis, après s'être mortellement ennuyé quinze jours dans une auberge de Paris, il alla une dernière fois l'embrasser et s'assurer qu'il était content. « Cette marque de tendresse, ajoutait Diderot quand il racontait ce trait à sa flUe, m'aurait fait aller au bout du monde. »

A peine entré au collège, Diderot se fait punir pour une faute qui le peint déjà : il avait fait le devoir d'un de ses camarades. Il fera de même, plus tard, les devoirs de Grimm et de l'abbé Raynal et passera une partie de sa vie à « blanchir les chiffons des autres » (1).

Au sortir du collège, il entra chez un procureur, M. Qément de Ris, pour apprendre le droit ; il y passa deux ans à étudier les mathématiques « qu'il aimait avec fureur », l'italien et l'anglais. M. de Ris, après avoir prévenu M. Diderot père « du mauvais emploi que son fils faisait de son temps », engagea vainement ce dernier à choisir un métier qui fût de son goût. « Mais alors que voulez-vous faire. — Rien, répondit Diderot; j'aime l'étude, je suis fort content, je ne demande pas autre chose. » Il fallait vivre cependant : sa mère lui envoyait

i. XIX, 324.

s JEUNESSE DE DIDEROT

bien en cachette quelques louis par l'entremise d'une servante héroïque qui faisait à pied le chemin de Langres à Paris, c'est-à-dire soixante lieues, mais son père se montrait inflexible : le laborieux coutelier ne comprenait pas qu'on ne « fît rien d'utile à la société ».

Diderot vécut ainsi dix ans environ, en vrai bohème, faisant des sermons à cinquante écus pièce, ou donnant des leçons de mathématiques qu'il prolongeait toute la journée quand l'élève était intelligent, qu'il cessait dès la première heure quand il avait affaire à un sot : ce n'était pas le moyen d'avoir beaucoup d'élèves. Il trouva enfin une place de précepteur chez un financier, nommé Randon, mais le préceptorat ne plut pas longtemps à notre homme pour qui le premier des biens ftit toujours l'indépendance. Au bout de trois mois, le précepteur demanda son congé. « Mais, monsieur Diderot, quel sujet de mécontentement avez-vous? — Monsieur, regardez-moi : un citron est moins jaune que mon visage. Je fais de vos enfants des hommes, mais je deviens enfant avec eux ». Et il retourna dans son « taudis », préférant la misère et l'étude à l'ennui de diriger les autres, lui qui aura toujours tant de mal à se diriger lui-même. Il eut des heures tristes : quelquefois « il ne possédait pas un écu ». Un mardi gras, il se lève, fouille dans sa poche : il n'avait pas de quoi dîner. Pour dissiper son chagrin, il va se promener aux Invalides; mais, en rentrant dans son auberge, il se trouve mal; l'hôtesse lui donne un peu de pain grillé dans du vin, ce fut son souper : « ce jour-

là, disait-il plus tard à sa fille, je jurai, si jamais je possédais quelque chose, de ne pas condamner mon semblable à une journée aussi pénible ». Ce serment, nous le verrons, sera religieusement tenu par le bon et serviable Diderot.

Celui qui vit ainsi au jour le jour doit s'évertuer, s'il ne veut pas mourir de faim. Diderot, nous l'avons vu, se livra à toute espèce de travaux et on peut dire que la misère fit par avance de lui un Encyclopédiste. Malheureusement elle lui apprit aussi à travailler trop vite, à se disperser et à se contenter de l'à-peu-près. N'est-ce pas en grande partie pour cela que, dans sa longue et laborieuse carrière, il touchera à tout sans jamais écrire un livre parfait ?

Et, de même, son caractère avait plus à perdre qu'à gagner à cette vie d'expédients et de privations. Il était trop impressionnable pour ne pas se laisser abattre cent fois le jour par les dures épreuves dont il fallait payer sa chère indépendance : souvent, « plongé dans une tristesse profonde, il recherchait la solitude; » il suffisait, il est vrai, pour le relever, qu'une grande pensée lui traversât Pesprit ou qu^un vers d^Homère chantât dans sa mémoire, ou, mieux encore, que le spectacle d'une belle action l'émût jusqu'aux larmes. Sa sensibilité naturelle s'aviva sans doute, mais s'exagéra en même temps, à passer ainsi de l'extrême désespoir à l'extrême enthousiasme (1).

1. Mme Vandeul nous le dépeint à cette époque < souvent ivre d6 gaîté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amèrea. »

Il était de Langres, c'est-à-dire d'un pays où, selon son mot fameux, la tête des habitants est sur leurs épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher ; « cette inconstance de girouette leur vient des vicissitudes de leur atmosphère qui passe, en vingt-quatre heures, du froid au chaud et du calme à l'orage » (1). La vie aventureuse que Diderot mena pendant dix ans n'était pas faite pour jQxer cette girouette de Langres qui sera toujours si sensible à tous les souffles du ciel (2).

Il voyait, en outre, dans ses années de folle jeunesse (3), toute espèce de compagnie, « de la médiocre, dit Mme Vandeul, pour ne pas dire de la mauvaise » ; il y paraîtra plus tard dans ses oeuvres, qui ne seront rien moins que chastes, et dans sa conduite, qui ne sera rien moins que prude. Ce qui est fâcheux, c'est que, à faire dépendre son dîner de la générosité de ses amis, on risque d'affaiblir en soi la notion exacte du tien et du mien.

Page 1