XVIII
2. a II me semble que j'ai l'esprit fou dans les grands vents » {XVIII, 526).
3. Dans ses Salons, Diderot nous a laissé, à propos du portrait de Mme Greuze par son mari, comme un croquis, souvent cité, dd ce qu'il é^alt lui-même dans ses jeunes années : c Ce peintre, dit -il, est certainement amoureux de sa femme, et il n'a pas tort. Je l'ai bien aimée, moi, quand elle était jeune et qu'elle «'appelait Mlle Babuti. Elle occupait une petite boutique de libraire sur le quai des Augustins ; poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. J'entrais avec cet air vif, ardent et fou que j'avais, et je lui disais : Mademoiselle, les Contes de la Fontaine, ou Pétrone, s'il vous plaît? — Monsieur, les voilà; ne vous faui-il point d'autres livres? — Pardonnez, Mademoiselle, mais... - Dites toujours — La Religieuse en chemise. — Fi donc ! Monsieur, est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit ces vilenies-la ? — Ah ! ah I ce sont des vilenies, mademoiselle ; moi, je n'en savais rien. . > (X, 349).
Passe encore pour les « petites sommes » qu'on empruntait à des compatriotes, puisque le père finissait par payer les dettes de l'enfant prodigue qui ne voulait « ni prendre un état, ni revenir à la maison ». Mais l'histoire de frère Ange, quelque plaisante qu'elle ait paru à Mme Vandeul, nous apprend qu'à cette époque Diderot aux abois était plus malin que scrupuleux. Frère Ange était animé d'un tel esprit de prosélytisme qu'il payait bravement les dettes de tous ceux qui voulaient entrer dans son couvent des Carmes déchaussés. Diderot lui fit plusieurs visites, témoignant chaque fois un désir plus ardent de renoncer au monde ; il se fit donner le plus d'argent qu'il put, et finalement, quand frère Ange, devenu défiaift, ferma sa bourse, notre Carme en espérance, devenu moins pieux, lui tourna le dos.
A quelque temps de là, Diderot se dit que ce qui avait touché l'âme d'un moine ne pouvait manquer d'attendrir le cœur d'une femme, et il eut recours à la même escobarderie pour se marier. Mme Champion, veuve d'un manufacturier ruiné, vivait à Paris avec sa fille, Anne Toinette, restée au couvent jusqu'à l'âge de seize ans. Les deux femmes faisaient un commerce de dentelles et de lingerie, et habitaient une modeste maison où Diderot avait loué une petite chambre. Mlle Toinette plut à son voisin et celui-ci, pour avoir accès auprès d'elle, annonça à ces dames qu'il se disposait à entrer au séminaire ; il avait besoin pour cela d'une provision de linge et les priait de s'en charger. S'il est plaisant de voir le futur chef de VEncyclopèdie
simuler à deux reprises une vocation ecclésiastique, il est peut-être regrettable de surprendre deux fois Diderot en flagrant délit de mensonge. Les j ésuites, ses premiers maîtres, en le pressant de fuir à rinsu de son père, lui avaient appris la dangereuse théorie des fraudes pieuses. Diderot se souviendra toute sa vie de leurs leçons. De même que nous le voyons ici employer la ruse, dans rintérôt, non du ciel, mais de ses amours, nous le verrons plus tard, et dans l'intérêt même de la vérité, avoir recours à ce qu'il aurait très volontiers appelé luimême des fraudes philosophiques ; nous ne craignons pas de prédire que dans maint article de VEncyclopèdie, nous retrouverons l'élève émérite des jésuites de Laif^res.
Cependant, avant d'entrer au séminaire, Diderot allait tous les soirs surveiller la confection de son trousseau; il réussit à « renverser la cervelle de Toinette », ainsi parlait Mme Champion, et la demanda en mariage. Ces dames exigèrent qu'il allât d'abord à Langres chercher ses papiers de famille et le consentement de ses parents. Mais le maître couteUer, toujours pratique, déclara à son flls qu'il était « fou et lui ordonna, sous peine de malédiction, de renoncer à son extravagance. » De leur côté, Mme Champion, ne se souciant pas de donner sa fille « à un homme qui ne faisait rien »^ et Mlle Toinette, refusant d'entrer « dans une famille qui ne la regardait pas d'un bon œil », fermèrent leur porte à un prétendant qui n'avait, en définitive, pour lui « que sa tête vive et sa langue dorée. » Diderot eut alors la bonne idée de tomber malade;
le cœur de ces dames s'émut à la pensée que leur malheureux voisin était « sans bouillon » ; on le soigna, on le guérit; bref, le 6 novembre 1743, Denis Diderot, bourgeois de Paris, épousait clandestinement, à minuit, Anne-Toinette Champion à la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs (1).
Diderot, marié et bientôt père de famille, vécut un peu plus misérablement qu'il n'avait fait jusque-là. Trop jaloux, au dire de Mme Vandeul, pour laisser continuer à Mme Diderot un commerce qui l'obligeait à recevoir des étrangers, en tous cas, imprévoyant comme toujours, il fit quitter à sa femme son métier, alors qu'on n'avait, pour entretenir le ménage, que deux mille écus économisés par Mme Champion et les maigres profits que rapportaient les traductions du mari. 11 est vrai que ce dernier avait la ressource d'aller dîner en ville et, comme il n'y avait pas de convive plus gai et plus étincelant que lui, il était souvent invité : seulement, ces jours-là, Mme Diderot dînait avec du pain sec et tous les jours, d'ailleurs, elle prélevait six sous sur les dépenses de la maison pour que M. Diderot pût « aller prendre sa tasse au café de la Régence et voir jouer aux échecs. » C'est la fille de Diderot qui nous donne ingénument ces détails de ménage : sans exagérer leur importance, il nous sera permis tout au moins de les rappeler à Diderot quand nous l'entendrons faire la morale aux autres et vanter hautement sa • sensibilité et ses vertus domestiques.
Sa liaison avec Mme de Puisieux mérite d'être
i. Jal. Dictionnaire critique : article Diderot.
jugée plus sévèrement. Mme Diderot, qui avait déjà une fille et attendait un second enfant, était allée à Langres pour essayer de se réconcilier avec la famille de son mari. Le maître coutelier, quand il avait appris le mariage de son fils, lui avait écrit des lettres très dures. Diderot, comptant qu'une entrevue arrangerait tout, mit sa femme dans un coche et l'envoya à ses parents : « Elle est partie hier, écrivit-il à son père, elle vous arrivera dans trois jours ; vous lui direz tout ce qu'il vous plaira et vous la renverrez quand vous en serez las. » On la garda trois mois et on la renvoya comblée de cadeaux. Mais pendant que Mme Diderot faisait la conquête de son beau-père, elle perdait l'affection de son mari. C'est durant cette absence de sa femme, vers 1745, c'est-à-dire, deux ans seulement après son mariage, que Diderot se lia avec Mme de Puisieux : la girouette de Langres avait très vite tourné.
Diderot resta lié avec Mme de Puisieux jusqu'à son emprisonnement à Vincennes. Quand il la connut, elle avait vingt-cinq ans, s'il est vrai qu'elle fût née en 1720. Elle était mariée à un avocat au Parlement et était une femme auteur : quelque temps après sa rupture avec Diderot parut un livre d'elle {Les caractères, par Mme de P. Londres, 1751) où ron reconnaît, çà et là, la collaboration de Diderot. Elle y fait allusion elle-même : « M. D... me menace de me priver de ses conseils ; je ne sais quelle est sa bizarrerie, car je les écoute avec toute l'attention qu'ils méritent et, pourvu que je n'eflface point, je suis toujours de son avis. » Il paraît.
d'après son livre, qu'elle dessinait et jouait du clavecin. A travers les platitudes dont ce livre est plein, on s'arrête aux endroits suivants qui font penser à Diderot et sont vraisemblablement de lui : € Malheur aux pères dont les enfants ne sont pas plus sensibles à leurs caresses ou à leur mauvaise humeur qu'aux récompenses et aux châtiments. » Et cette expression : « Voyez Mme de la XX. . . qui n'a pas les dents belles : elle ne rit jamais que des yeux. » Diderot ne songeait-il pas à lui-même quand il soufflait cette réflexion à son amante : « Il ne faut point se croire universel... J'ai voulu tout savoir et je n'ai rien appris qu'imparfaitement. » Et Mme de Puisieux ne pensait elle pas à son amant quand elle écrivait : « Les gens qui se possèdent ont bien de l'avantage sur ceux qui prennent tout avec emportement. » Ceci, dans tous les cas, ne pouvait s'adresser alors qu'à Diderot : « Je conseillerais à un homme un peu philosophe de ne se point marier. Il faudrait qu'une femme fût d'un mérite bien rare pour qu'il fit son bonheur et qu'elle fît le sien.... On adore la liberté et on se marie! on fait enfin tout ce qui mène à Tesclavage. » Rien de moins esclave, du reste, que hauteur, car, dit-elle, « qu'on perde un amant, il n'est pas difficile de le remplacer. » EUe le fit bien voir à Diderot lorsque celui-ci fut emprisonné à Vincennes. C'est cette captivité de Diderot que nous allons brièvement raconter.
Diderot avait déjà écrit les Bijoux indiscrets et ses premiers opuscules philosophiques ; le premier volume de Y Encyclopédie était rédigé et à la
veille de paraître, lorsque l'impression en fut subitement arrêtée, devons-nous dire, par une imprudence de Diderot ? Si nous en croyons Mme de Vandeul, il se serait permis certaines libertés de langage à l'égard d'une Mme Duprè de Saint-Maur, fort amie du ministre de la guerre, d'Argenson (1). Si nous consultons, au contraire, les Mémoires du frère du ministre de la guerre, ce serait surtout l'auteur des Bijoux indiscrets et de la Lettre sur les aveuglesy c'est-à-dire le romancier cynique et le déiste qu'on aurait voulu punir (2).
Quoi qu'il en soit, le 24 juillet 1749, on put voir dans la rue Mouftard le spectacle suivant : Diderot, assis dans un fiacre à côté d'un commissaire qui était venu l'arrêter, tend la main pour saisir une épreuve de VEncyclopèdie que lui présente un
1 « M. de Réaumur avait chez lui un aveugle-né ; l'on ât à cet homme Topération de la cataracte. Le premier appareil devait être levé devant des gens de rart et quelques littérateurs; mon père y avait été envoyé . ; on leva l'appareil; mais les discours de Taveugie firent connaître qu'il avait déjà vu; quelqu'un avoua que la première expérience s'était faite devant Mme Dupré de ISaint-Maur. Mon père sortit en disant que M. de Réâumur avait mieux aimé avoir pour témoins deux beaux yeux sans conséquence que des yeux dignes de le juger... « (I. p. XLII).
2. Nous trouvons dans les Manuscrits de la Bibliothèque nationale (n.a. fr.y 1311). un ordre du lieutenant-général de police, Berryer, « pour faire mettre à Vincennes Diderot, auteur du livre de l'aveugle (sic). » Dans une lettre manuscrite du i3 août 1749 à Berryer, Diderot fait l'aveu suivant : « les pensées, les bijoux et la lettre sur les aveugles sont des intempérances d'esprit qui me sont échappées; mais je puis, à mon tour, vous engager mon honneur, et j'en ai. que ce seront les dernières Quant à ce qui concerne ceux qui ont trempé dans la publicité de ces ouvrages, rien ne vous sera celé (!) ; je déposerai de vive voix dans le fond de votre cœur (dans le cœur d'un lieutenant de police) les noms et des libraires et des imprimeurs » {Bibl» nation, m. ^s., n. a. fr., 1311).
enfant de Pimprimerie ; un homme de Tescorte, s'avançant, repousse le bras de Diderot et ordonne à l'enfant de s'éloigner, tandis que Mme Diderot, qui ne se doute de rien, amenée à la fenêtre par un mouvement involontaire, jette un cri et s^évanouit. Voilà un tableau fort dramatique et tel précisément que les recommandait aux peintres le futur auteur des Salons : preuve à peu près certaine qu'ici, comme dans la plupart des passages de ses Mémoires, Mme de Vandeul a reproduit quelqu^émouvant récit de Diderot.
Ce qui est sûr, c'est que Diderot avait été signalé à la police deux ans auparavant et cela par le curé de sa paroisse : « Diderot, écrivait le curé de Saint- Médard à Berryer, loge chez un certain GuiUotte, il débite contre Jésus-Christ et contre la Vierge des blasphèmes que je n'ose mettre par écrit... ; M. de Marville à qui j'en fls la première ouverture quelque temps avant qu'il quittât la police convint qu'il fallait agir promptement, quoiqu'avec ménagement. Permettez-moi, Monsieur, de vous demander la même grâce (1). » Cette lettre, heureusement pour le curé de Saint-Médard, resta ignorée de Diderot, qui, s'il l'avait connue, n'aurait pas manqué de faire passer à la postérité, chargé de ses anathèmes, le nom de « l'infâme » qui Tavait dénoncé à la poUce.
Diderot fut donc emprisonné à Vincennes, le 24 juillet 1749 : on était alors à l'âge d'or des lettres de cachet; Fleury s'était vanté naguère d'en avoir décerné quarante mille et bientôt, comme on sait,
l. Bibl. naU m. ss,, n. a. fr,, 1311.
le marquis de Mirabeau en obtiendra vingt-deux contre son fils.
Regrettera qui veut le bon vieux temps, où rien n'était plus facile à une dame de Saint-Maur, favorite d'un ministre, que d'envoyer à Vincennes un homme qui lui avait déplu, cet homme portât-il dans sa tête le plan et la fortune de Y Encyclopédie. Il est inutile, croyons-nous,, de démontrer que ni les plaisanteries de Diderot sur les yeux, plus beaux que clairvoyants, d'une grande dame, ni son déisme, en somme fort raisonnable à cette date, ni la licence de ses contes qui ne devaient, à cette époque, scandaliser personne, ne justifient en rien son emprisonnement. En outre, détenir à Vincennes l'éditeur de V Encyclopédie, c'était sottement compromettre le succès de la plus grande entreprise de librairie du xviii® siècle, entreprise dont d'Argenson avait d'ailleurs accepté la dédicace ; c'était causer un très grave dommage aux libraires qui y avaient engagé leur fortune, aux auteurs qui avaient fourni leurs articles, aux souscripteurs enfin qui avaient donné leur argent. Rien n'était donc plus inique et vexatoire qu'une telle mesure de rigueur. Il ne faudrait pourtant pas s'apitoyer outre mesure sur le malheur de Diderot, ni voir dans sa captivité, comme on l'a fait souvent, une preuve de la cruauté du gouvernement d'alors envers les gens de lettres. Voici en effet le récit sommaire, mais très exact, des prétendues tortures de Diderot dans la prison de Vincennes.
Au bout de vingt-et-un jours, et grâce surtout aux instances des libraires de VEncyclopédte,
Diderot sortit du donjon et, prisonnier sur parole dans le château, il put librement se promener danâ le parc et recevoir qui bon lui semblait (1). « Le marquis du Châtelet, gouverneur du lieu, le combla de bontés et eut le plus grand soin, dit Mme Vandeul, de rendre ce séjour le moins pénible et le plus commode possible à ma mère » (2). On vivait donc en famille à Vincennes, ce qui n'empêchait pas le prisonnier de recevoir des visites très peu familiales : Mme de Puisieux vint le voir un jour fort parée. Diderot, soupçonnant que ce n'était pas pour le prisonnier qu'on avait fait tant de frais, passa par-dessus les murs du parc, courut à Champigny, où il savait que s'était rendue sa maîtresse, la surprit au bras d'un robin et rompit avec elle. Le captif de Vincennes s'était libéré de Mme de Puisieux : la compensation était plus que suffisante.
Nous remarquons enfin que dès les premiers jours Diderot eut à sa disposition des livres et du papier, car dans une lettre manuscrite, nous le
i. Quinze .jours après son entrée en prison, Diderot écrivit une leiire suppliante à d*Argenson : « Malgré les douleurs de corps et les peines d'esprit dont Je suis accablé, je suis pressé d'un intérêt plus touchant et plus tendre : j'ai laissé à la maison une femme et un enfant, une temme désolée et un enfant au berceau ; ils ne subsistent que par moi, je leur manque et ce sera bientôt pour toujours (!) ; que vont-ils devenir ?... permettez. Monsieur, à cette femme de descendre dans ma prison. ]> {BibU nation mss., n. a. fr loti).
2. Il y a plus : selon une note que nous avons sous les yeux, écrit Delort, Diderot assura depuis c qu'il était sorti plusieurs fois la nuit (du château de Vincennes^ pour aller voir à Paris une femme qu'il aimait » (Mme de Puisieux). Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bas^ tille et à Vincennes. Paris, Didot, 1829 11,211.
voyons réclamer « des cahiers écrits dans le dor jon, dont un sur V Histoire naturelle ; je sera bien aise de communiquer mes remarques M. de Bufifon » (1). Le 3 novembre 1749 il fut m en liberté : il était resté en tout un mois et dix jou en prison. On aurait donc tort de croire, sur la f de certains auteurs mal renseignés, que la capt vite de Vincennes ait fait de Diderot un martyr < la libre pensée.
1. Lettre manuscrite de Diderot, du 30 sept. 1749. BihU n mss.^ n. a. fr., vitrine XXXII, n. 334.