Ibid
Enfin voici un jugement plus dur encore et tous ces témoignages sont précieux à recueillir, parce que les premiers étaient dits à l'oreille et que celuici est postérieur à la mort de Diderot. Catherine écrivait à Grimm en 1785 : « J'ai trouvé dans le catalogue de la bibliothèque de Diderot un cahier intitulé : Observations sur Vinstruction de S. M, I. aux députés pour la confection des lois. Cette pièce est un vrai babil dans lequel on ne trouve ni connaissance de choses, ni prudence, ni prévoyance; si mon Instruction avait été du goût de Diderot, elle aurait été propre à mettre les choses sens dessus dessous. La critique est aisée, mais l'art est difficile ; voilà ce qu'on peut dire en lisant ces observations du philosophe qui, toute sa vie, à ce qu'il paraît, était d'une prudence à vivre sous tutelle » (1).
Voilà, en tous cas, qui nous édifie de reste sur le cas qu'on faisait des innombrables projets et plans de réforme que rédigeait, de son chef ou sur commande, notre Lycurgue improvisé ; il est vrai que tous ces plans, faits de génie, c'est-à-dire construits en l'air, ne méritaient guère un meilleur sort, et d'ailleurs Diderot lui-même, le naïf ou, si Ton aime mieux, le présomptueux Diderot, pouvait-il se faire illusion, sinon sur leur valeur, du moins sur leur destinée certaine qui était d'aller rejoindre, dans le chiffbnnier impérial, les fameux codes de lois de Catherine ? Elle avait fait établir ceux-ci, on sait avec quel apparat, par douze cents députés à
1 Calherine. à Grimm. Soc. imp, russe, t. 23, p. 373.
la fois qu'elle avait pris, afin, sans doute, qu'ils s'entendissent mieux, chez les Samoyèdes, les Cosaques et les Tartares et dont les uns étaient chrétiens, tandis que les autres étaient païens ou raahométans (1).
Diderot n'en était ou n'en paraissait pas moins convaincu que, grâce à la sollicitude maternelle de Catherine pour son peuple bien aimé, la Russie allait devenir le pays des lumières et de la liberté et ravi, par dessus tout, de pouvoir raisonner et donner des conseils sur toutes choses, il griffonnait à la hâte, pressé par le temps et par les bouillonnements de son génie, tous ces « petits papiers » qui, par leur décousu et par leur style d'oracle, rappellent assez les feuilles volantes de la Sybille. Et il se pourrait après tout que, malgré le vague et l'outrecuidance de ses formules, l'oracle fût réellement sincère, puisqu'il croyait fermement, et c'était même là le credo politique des Encyclopédistes, que le bon Législateur, entendez par là le bon despote, peut faire de son peuple tout ce qu'il veut. Et c'est pourquoi, au sortir d'un entretien avec Catherine, il rédigeait tout ce qu'il n'avait pas su, peut-être tout ce qu'il n'avait pas osé lui proposer de vive voix, car il n'était pas sans s'être aperçu que parfois « lorsqu'il parlait à l'Impératrice de quelqu'affaire politique, elle faisait doucement dévier la conversation » (2).
Un jour vint pourtant où le chimérique philo-
i, € La Cour de Russie il y a cent ans » (1725-1783). 2* édit. Berlin 1858, p. 259.