‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 44 sur 76 · Falc. à Cath Soc. imp, russe, t · texte numérisé non relu

Falc. à Cath Soc. imp, russe, t

3. Le Temps, 24 août 1885. Diderot et Catherine II, Exlrai'Jt publiés par M. Maurice Tourneux. Diderot feint d'oublier ici» qu'en tr'au très philosophes, son ancien ami, d'Alembert, était

se donnait un double plaisir : il servait son pays et desservait le roi de Prusse qu'il n'aimait pas et qui le lui rendait.

Cependant ces fréquentes conférences de Diderot avec l'Impératrice ne laissaient pas, ce semble, d'exciter la jalousie des courtisans russes, d'autant plus que Diderot menait grand bruit des moindres faveurs dont on l'honorait et offrait bruyamment sa protection à tout le monde ; il va jusqu'à recommander un jour le prince de Nariskin à Catherine. D'ailleurs, écrit Grimm, « il est aussi étrange ici qu'à Paris et, comme on n'est pas fait à ses allures, il Ta paru bien davantage ». On se le représente assez bien qui « va criant partout avec ce ton d'enthousiasme qu'il prenait jusque dans les appartements de l'Impératrice, qu'il remplissait de ses clameurs : « d'Alembert n'était pas l'homme qu'il fallait pour cette place (de précepteur du grandduc); c'est Grimm, le seul homme capable, c'est mon ami Grimm ! » (XX, 140).

De telles clameurs et l'importance qu'on se donnait devaient exaspérer « le grossier orgueil » de tous ces courtisans encore à moitié sauvages, et <{ui, au dire de notre envoyé, Sabatier, « n'avaient

payé pour « faire Téloge de Frédéric ». Si Diderot encense Catherine qui lui a acheic sa bibliothèque et médit de Frédéric qui ne l'aime pas, d'Alembert, suivant le même procédé, adore» c'est le mot, Frédéric, qui le pensionne et boude Tlmpératrice qui a afleclé de ne pas le comprendre quand d'Alembert a crié misère. Ainsi, Frédéric ayant, à la bataille de Zorndorf, assommé 30.000 Russes, d'Alembert s'empresse de lui envoyer cette bonne plaisanterie : « Un grand Danois me disait : il n'y a pas de mal, il est si aisé à Dieu de refaire des Russes » {Œuvres de^ Frédéric, édit. Preuss, XIX, 619i.

d'autres passions que l'amour de l'or et une basse et implacable jalousie. C'est à eux que Catherine disait un jour : « Si je vous en croyais les uns les autres, il n'y a aucun de vous qui ne méritât d'avoir la tête tranchée » (1).

On ne se contenta pas de faire grise mine au philosophe étranger : « Vous ne sauriez croire, écrit encore Grimm à Nesselrode, toutes les persécutions obscures et sourdes que Denis a essuyées ici. » Furent-elles obscures au point d'être ignorées de celui qui en était l'objet ? Diderot se déclare enchanté de l'accueil qu'il a reçu auprès des Grands de la Cour, il trouve les Orloff « géné-

1. « Tandis que les philosophes de Paris van'aient la sagesse de la Sémiramis du Nord, des observateurs plus clairvoyants, et nullement intéressés à se laisser prévenir, les agents diplomatiques de France et d'Angleterre accrédités en Russie, traçaient un tableau moins flatteur et assurément plus exact do la condition de son empire. Ils représentaient ces années dont on faisait si grand bruit en Europe, mécontentes, épuisées par les maladies et les fatigues, mal nourries, mal velues, abandonnées à la rapaciié desotûciers et des administrateurs ; les officiers dégoûtés du service; la nation décimée par un recrutement qui dépassait les ressources de la population, le trésor public dans la plus extrême pénurie, le pays accablé d'impôts énormes. Au moral, la situation de l'empire russe n'était pas meilleure. Même dans la classe la plus élevée de la société, il n'y avait, s'il faut en croire ces témoignages, dont on ne saurait récuser l'exaclilude. ni éducation, ni instruction, ni probité ; Seulement un orgueil grossier qui imposait de loin et prenait les apparences de la force et de la grandeur... Quant À la cour, elle présentait une scène inouïe d'intrig les, dont il est difOcile de se faire une idée. Pour retracer un pareil tableau dans sa nudité, il faudrait la plume de Procope, les plus mauvais jours du Bas-Empire pouvant seuls se comparer à la corruption de cette cour sous le règne de Catherine la grande. » f« Xa Cour de Ruasie il y a cent ans t. Didero., au dire de Bjôrnstahl, € n'avait vu que la cour en Russie. » 11 se gardera bien d'en -parler de retour à Paris, et il écrira à Mme Necker : « Je n'ai ^i^ère vu que la Souveraine. »

reux, francs, grands et honnêtes. » Et d'ailleurs, comme il le répète à satiété, « c'est dans cette terre dite des esclaves, qu'il pense enfin en homme libre » ! L'abbé Chappe, qui avait vécu quelques années avant lui en Russie, et qui avait parcouru et étudié vraiment le pays en homme libre, puisqu'il avait, lui, payé son voyage, avait trouvé que « personne n'osait penser en Russie, la crainte étant le seul ressort qui animait la nation... ; l'homme y est une denrée de commerce vendue quelquefois à vil prix ; ce sont des animaux que leurs maîtres écrasent sous un sceptre de fer. » L'abbé Chappe avait vu donner le knout et le fouet à ces malheureux et les batogues à une jeune fille nue jusqu'à la ceinture, et il écrivait : « Je n'ai pas trouvé un seul étranger en Russie qui ne regrettât les moments où il vivait avec ses concitoyens » (1). Quand Diderot sera sur le point de partir, non-seulement il dira à Catherine « qu'il a bien de la peine à quitter la Russie », mais il ajoutera que « c'est la marque la plus forte d'attachement qu'il puisse donner à sa famille que de l'aller rejoindre » (2). Faut-il l'en croire, ou n'était-ce là qu'une de ses... exagérations habituelles? La vérité, c'est qu'il s'ennuyait à mourir à Saint-Pétersbourg. Sans doute, il avait le bonheur de voir une heure par jour sa divinité ; mais la journée avait vingt-quatre heures en Russie comme ailleurs, et il les passait « dans la solitude » à se soigner, les eaux de la Neva l'ayant fort éprouvé, et à penser aux siens, à ses

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