Catherine à Voltaire, 15 mars
amis, à sa rue Tarane, à son « ingrate » patrie <înfin... « 11 a, écrit Grimm, le mal des Suisses (le mal du pays), in gradu heroïco. »
C'est le 5 mars 1774 qu'il se décida à rompre sa chaîne. Il était k-esté sept mois à Pétersbourg. Catherine lui ayant demandé quelques jours auparavant ce qui pouvait le rendre heureux, Diderot .galamment la supplia de lui donner une bagatelle qu'elle eût portée et l'Impératrice lui offrit une pierre gravée en bague avec son portrait. « Il estimait ce bijou plus que tous les trésors du monde », nous dit sa fllle. Nous verrons tout à l'heure qu'il -savait aussi faire cas des trésors monnayés de l'Impératrice. 11 eut le chagrin de ne pouvoir prendre congé de sa bienfaitrice : « Madame, vous m'avez défendu les adieux. 11 faut se conformer à vos ordres et vous épargner le spectacle d'une grande peine (1). » Catherine redoutait évidemment une scène de larmes, de vraies larmes, car Diderot aimait sincèrement l'impératrice. Celle-ci le mit aux mains d'un M. Balla, « Grec très aimable, dit Grimm et (ce qui valait mieux pour notre étourdi philosophe) très sûr. » Diderot avait refusé d'accompagner Grimm à Berlin.
Après avoir bravé « un froid très vif et d'abondantes neiges jusqu'à Riga », avoir failli se rompre le cou au passage de la Dwina où il eut sa voiture fracassée, il arriva le 5 avril à la Haye où il retrouva ses amis, le prince et la princesse Galitzin. Celle-ci avait eu la singulière idée, lors de son premier pas-
1. Lettres inédites de Diderot àCath. (Soc. russe, 1881. Saint- Pétersbourg).
âge à la Haye, de prendre notre philosophe pour onfldent et même pour directeur de conscience. 111e était depuis quelque temps, nous dit son bioraphe, tourmentée du désir dé. renoncer au monde our se consacrer tout entière à l'étude et à l'éduation de ses enfants, mais elle n'osait, par crainte e déplaire à son mari, mettre son grave projet à xécution. Diderot, qui n'aimait pas le monde, et qui ['ailleurs connaissait bien le genre de vie du prince ralitzin, fortifia de ses exhortations la jeune philoophe : « Vous êtes si bien douée que vous ferez apidement de grands progrès; je ne doute pas 'ailleurs que le prince ne vous laisse pleine liberté 'exécuter un si noble dessein. » Une put, cette fois, onvertir pleinement la princesse; mais, à son etour, la philosophie triompha pleinement, car la •rincesse, nous dit-on, fit couper ses cheveux et se oiff'a d'une perruque ronde : c'est peut-être plus ne n'en eût demandé Diderot. Il ne put, en revanlie, lui inculquer son athéisme, car la jeune femme, ui avait renoncé plutôt à ses cheveux qu'à ses prinipes religieux, prit définitivement pour guide spiituel le philosophe socratique Hemsterhuys, qui 'appelle dans ses œuvres sa Diotime (1).
Après avoir surveillé l'impression d'un manus- Tit sur les nouveaux établissements faits en Russie }t employé ses loisirs, soit à réfuter Helvétius {de 'Homme), soit à faire de longues promenades avec
1. Cf. : « Denhicurdig'keiUn aus dèm Leben der Fllrstinn imalia von Gallitzin, von Th, Katerkampf, Domkapitular und '^rofessor an der theologischen FacuUât zu Munster, Munster,
t'30 DIDEROT ET CATHERINE II
un certain Bjornstalil, dont il avait fait la conquête et à qui il récitait des morceaux entiers d'Homère, de Pindare et d'Anacréon(l), il reprit le chemin du logis et enfin dans les premiers jours d'octobre 1774, il se précipitait dans les bras de sa femme et de sa fille, heureux de pouvoir dife à Nanette (Mme Diderot) : « Compte mes nippes, tu n'auras point de motifs de me gronder. » Bien plus, il rapportait une superbe pelisse, un manchon, trois mille roubles que ^impératrice l'avait forcé d^accepter au départ, enfin et surtout, une provision de souvenirs et d^enthousiasme, de quoi chanter les louanges de Catherine le reste de ses jours (2).
1. « Il est si agréable, si aimable dans sa conversation, si vif, si gai et si instructif en même temps, il a tant d'idées et de vues neuves qu'on ne peut s'empêcher de radmirer » (trad. die Fallem, de BômstahVs Briefe, Rostock, 1781, t. III).
2. Ces louanges étaient d'autant plus sincères qu'elles avaient été, qu'on nous passe le mot, bien payées. Voici le total exact des sommes que Diderot avait reçues, en difi'érentes occasions, de la czarine. Pour rachat de sa bibliothèque, quinze mille francs; comme paiement anticipé au bibliothécaire, cinquante mille francs ; à son retour de Pélersbourg Diderot avait accepté, tous frais de voyage payés d'ailleurs, douze mille francs ; autant sans cloute pour raller, mais nous n'avons pu vérifier ce détail ; plus, sur une lettre de Grimm à Catheme, écrite à l'instigation de Diderot, huit mille francs a étant, dit Grimm, dans une de ces circontances urgentes qui contraignent les âmes les plus honnêtes à s'écarter des lois rigoureuses de la pudeur. » (Sept lettres inéd, de Did. à Cath.) ; à sa veuve quatre mille francs. Cela fait, en tout, et sans tenir compte de la somme que Diderot avait sans nul doute reçue à son départ de Paris, quatre-vingt-neuf mille francs, équivalant aujourd'hui à près de trois fois cette somme ; c'est donc deux cent soixante sept mille francs en monnaie de nos jours que Catherine aurait donnés soit à Diderot soit à la famille de Diderot. Nous en féliciterons, si Ton veut, Diderot, mais à condition qu'il ne nous parle pa» sans cesse de son désintéressement et de sa pauvreté.