‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 47 sur 76 · Corresp» secrète^ Londres, Adamson, 1787, VI · texte numérisé non relu

Corresp» secrète^ Londres, Adamson, 1787, VI

taire, qu'il eut l'impolitesse d'interrompre suivant sa coutume. « Cet homme a de Tesprit assurément, aurait dit de lui l'auteur ATrène, mais la nature lui a refusé un talent essentiel : celui du dialogue », Il paraît bien pourtant que Voltaire trouva l'occasion de placer son mot ou, tout au moins, son ricanement, puisque Diderot à son tour, disait en sortant : « Il ressemble à un antique château de fées qui tombe en ruines de toutes parts; mais on s'aperçoit bien qu'il est habité par quelque vieux sorcier ».

Cependant la fatigue et les infirmités étaient venues avec l'âge. Il avait rapporté de Saint-Pétersbourg, disait-il lui-même en 1774, un mal effroyable de poitrine causé par la rigueur du froid. Mais il ajoutait, dans une autre lettre à cette même date, qu'il avait peut-être encore une dizaine d'années au fond de son sac : il prophétisait vrai, car c'est dix ans plus tard, en 1784, le 31 juillet, qu'il mourut d'une hydropisie de poitrine, dans un somptueux logement de la rue Richelieu qu'avait loué pour lui l'impératrice (1). L'église, après quelque hésitation, accorda les derniers devoirs à celui qui l'avait si longtemps attaquée et qui, finissant comme il avait vécu, disait à ses amis la veille de sa mort : « le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité ».

Mais avant de parler de ses idées et de ses œuvres, essayons de fixer et de préciser à la fois l'impression que nous ont laissée ces divers chapitres sur la personne et la vie de Diderot.

1. Sur les détails de sa mort, on peut voir: Did.,I, LIV, Grimm, XI V, 17. Les Nouvelles Ecclésiastiques du 26 nov. 1784, racontent aussi, mais à leur façon, les derniers moments de Diderot.

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Diderot peint par lui-même et par ses contemporains.

Il n'y a pas d'écrivain, on l'a vu, qui se mette plus souvent et plus ingénument en scène que Diderot. Ce qu'il était, c'est lui qui va nous le dire et c'est en le citant lui-même que nous allons achever de le peindre, sauf, bien entendu, à commenter ses aveux par ce que nous ont appris de lui ses contemporains : car le portrait serait trop flatté, si nous nous bornions à dire du philosophe Denis tout le bien qu'en pense Diderot,

Avant tout, au physique comme au moral, il était la mobilité même : le corps sans cesse en mouvement et l'esprit toujours en l'air; ce qui fait qu'il est difficile à son biographe, comme il l'était aux peintres de son temps, de saisir sa vraie physionomie. « J'avais en un jour cent physionomies selon la chose dont j'étais affecté (et il était affecté de toutes choses). J'étais serein, triste, rêveur, tendre, Aiolent, passionné, enthousiaste. » Essayons pourtant de fixer ce Prêtée et, pour cela, prenons-le lorsqu'il médite devant son pupitre et représentonsnous, autant qu'il est possible, un Diderot au repos.

Voici son cabinet de travail, très simple, mais très encombré ; c'est le cabinet d'un Encyclopédiste, ('(mtre le mur, recouvert d'une tapisserie de Bergame, une planche de sapin soutient ses livres préférés : Homère, Virgile, Horace, Gicéron; à côté, d^iux estampes, enfumées et sans bordure, du Pousisin; plus loin, quelques plâtres de son ami Falco-

-iiiet. Diderot est assis sur une chaise de paille devant « une table de bois sur laquelle est entassée pêlemêle une foule de papiers et de brochures. » Une robe de chambre de Calemande l'enveloppe et lui prête ses bons offices : <( Un livre est-il couvert de poussière, un de ses pans s'offre à l'essuyer; l'encre épaissie refuse-t-elle de couler de la plume^ elle présente le flanc et on y voit, tracés en longues raies noires, les fréquents services qu'elle a rendus à l'écrivain. » Drapé dans cette vieille robe de chambre qui lui a inspiré de si célèbres jérémiades, Diderot ne se sent pas seulement à Paise, il se trouve « pittoresque et beau. » Mais, par-dessus tout, il a l'air bonhomme. Voyez-le penché sur un livre : « Mon dos est bon et rond. » Et, quand il relève la tête, admirez ce « grand front, ces yeux vifs, ces larges traits... la tête est tout à fait d'un ancien orateur. » C'est bien ainsi qu'il nous apparaît dans le portrait de Garand, du seul peintre qui, à l'en croire, l'avait fait ressemblant : « Celui qui voit mon portrait par Garand, me voit. » Une tête un peu forte et très expressive sur de larges épaules, des lèvres sensuelles et pourtant une bouche fine et parlante; la joie de vivre éclate dans des yeux où on lit en même temps la réflexion et comme la poursuite d'un rêve intérieur. N'est-ce pas là, en efl'et, le regard d'un homme abstrait, c'est-à-dire qui vit en lui-même et s'absorbe dans ses rêveries? mais, d'autre part, cet air souriant, cette physionomie sortante et jusqu'à cette poitrine découverte, tout cela ne trahit-il pas une nature exubérante, un homme qui vit plus chez autrui

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qu'avec lui-même, tout le contraire enfin de cet abbé Morellet qui allait toujours les épaules serrées en dedans pour être plus près de lui ? Tel est, dans ce premier contraste, « l'hétéroclyte » Diderot : réfléchi et expansif tour à tour, tantôt rêveur, plus souvent bavard, et, dans la même minute, à la fois sérieux et fou. Un jour, envoyant à une dame son horoscope, il prédisait que sur son tombeau on verrait une grande Pallas montrant du doigt aux passants ces mots gravés : ci-gît un sage. « N'allez pas me trahir, ajoutait-il aussitôt, et vous écrier : ci-gît un fou. » La vérité, et qui concilie en lui tous ces contraires, c^est qu'il fut, toute sa vie, un enfant.

Un enfant n'a-t-il pas cent visages en un jour et le Diderot du soir ressemble-t-il jamais au Diderot du matin ? Un rien l'émeut, mais rien ne fait sur lui une impression durable ou profonde : « Diderot me plaît fort, dit Mlle de Lespinasse, mais rien de sa manière ne vient à mon cœur : sa sensibilité est à fleur de peau, il ne va pas plus loin que l'émotion » (1).

Il s'irrite, crie et tempête à tout propos et hors de propos ; ses amis lui reprochent sans cesse ses « emportements déplacés » ; il a, ce qui est d'ailleurs aussi noble qu'enfantin, « la haine de l'homme' injuste » et il no saurait « se réconcilier avec les méchants » qu'il prend à partie et qu'il invective avec « le courroux d'un enfant », le mot est de Meister. Mais sa grande colère tombe bien vite et

le voilà maintenant en proie à l'enthousiasme, à un enthousiasme si ardent qu'il « le sent au front, à la racine des cheveux ». Ainsi il est versatile parce qu'il est excessif en tout et « ne sait rien prendre modérément ». Qu^on ne l'accuse donc pas de fausseté ou d'hypocrisie toutes les fois qu'il est outré et qu'il déclame. En un sens, il n'est vrai que quand il lève les bras au ciel pour admirer ou pour maudire. <c Diderot est affecté quand il se modère et naturel dès qu'il est exagéré » (1).

Il est mobile, disions-nous, parce qu'il est exagéré ou, comme il le dit lui-même, parce qu'il est « une tête exaltée » ; et il est exalté parce qu'il est naïf. Diderot voit les hommes comme il lit les auteurs, avec une imagination si vive et qui l'enchante si bien lui-même, qu'il finit par prendre ses rêves pour la réalité. « Etait-ce une pièce de théâtre qu'on voulait lui soumettre, dit Marmontel : il y jetait des scènes, des incidents nouveaux, des traits de caractère; et, croyant avoir entendu ce qu'il avait rêvé, il nous vantait l'ouvrage qu'on venait de lui lire et dans lequel, lorsqu'il voyait le jour, nous ne retrouvions presque rien de ce qu^il avait cité ». Tout de même, si nous ne retrouvons presque rien de ce qu^il louait si fort et si bruyamment chez ses amis, c'est qu'il refaisait et perfectionnait en eux l'ouvrage du créateur, comme il refaisait à son idée les livres à mesure qu^il les lisait. Matérialiste décidé en philosophie, il était dans la vie le plus chimérique des hommes.

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