Mém, du comte de Cheverny^ II
d'autres d*un autre genre, Taidaient à se maintenir tel que la nature l'avait fait, optimiste et bon vivant. Il avait, sans doute, çà et là, quelques déboires : par exemple, au Grandval, il était parfois cruellement éprouvé par des indigestions « bien conditionnées », des indigestions de pain, les pires de toutes, à ce qu'il assure. Il avait bien aussi quelques ennemis : mais qu'était-ce qu'un Berthier, un Palissot ou même un Fréron^? L'Atlas de V Encyclopédie ne savait-il pas qu'il n'en ferait, quand il voudrait, qu'une bouchée ? Et de s'emporter de temps en temps contre ces « maroufles », cela le maintenait en verve, et lui rafraîchissait le sang, de même qu'il était très sain pour Voltaire « de courre le Pompignan tous les matins, »
Ainsi, en dépit de l'envie et des Jésuites, et grâce à sa robuste constitution, il restait heureux et jeune et content des autres presque autant que de luimême. N'avait-il pas d'ailleurs pour ami l'incomparable Grimm, celui qu'il appelait assez bizarrement « son hermaphrodite, parce qu'à la force d'un des sexes il joignait la grâce et la délicatesse de l'autre ». Assurément il n'y avait qu'un Diderot au monde pour s'apercevoir de la grâce féminine de Tyran-le-Blanc. Mais quoi ! celui qu'il appelait « ô mon Grimm », était une « si belle âme » qu'il fallait bien qu'il eût toutes les qualités, même celles que Diderot admirait dans Sophie, « une belle âme », encore, tout comme Diderot-lui-même (1).
Au fond, malgré ses attendrissements saugrenus,
1. Les trois belles âmes que la vôtre (Sophie) la sienne (Grimm) et la mienne! » XVIII, 357,
et bien que l'arrivée inopinée de Grimm chez le baron d'Holbach l'empêche, dit-il, de parler et de manger, il aime vraiment ses amis : il est bien du Monomotapa, quoiqu'il ait le tort de s'en proclamer trop souvent lui-même habitant. Par exemple, il ne sait pas être heureux tout seul : lit-il un beau livre? il faut qu'il le raconte à ses amis ; un beau passage ? il le retient pour le leur réciter. Assiste-t-il à im beau spectacle, il se représente le plaisir qu'aurait Mlle Volland à le contempler avec lui et il ne le goûte pleinement qu'en essayant dans ses lettres de le lui faire admirer.
A vrai dire, s'il n'avait pas eu ces deux amis, qu'il aime particulièrement, on l'aurait cru aussi incapable de concentrer ses affections que ses pensées, car il a le cœur aussi hospitalier et aussi prime-sautier que l'esprit. Un jour, dit Mme Necker, Diderot rencontra M. Dubucq sans en être connu ; il lui dit en l'abordant : « embrassez-moi, c'est un honnête homme qui embrasse un honnête homme, je suis Diderot (1). » Il n'est que juste d'ajouter que cette âme exubérante et, en somme, généreuse, aima sincèrement, encore qu'avec trop d'emphase, cette humanité qui tint lieu de patrie aux philosophes du xviii® siècle. « C'est un sentiment de bienveillance pour tous les hommes, qui ne s'enflamme guère que dans une âme grande et sensible. Ce noble et sublime enthousiasme se tourmente des peines des autres et du besoin de les soulager ; il voudrait parcourir l'univers pour abolir l'esclavage,