‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 51 sur 76 · Did, XV · texte numérisé non relu

Did, XV

cesse agite par les émotions les plus violentes et les plus changeantes ; riant aux éclats et pleurant à chaudes larmes dans le même quart d'heure ; sincère pourtant dans sa mobilité, d'abord parce que c'est son imagination surtout qui est émue, ce qui lui permet d'éprouver vivement et tour à tour des sentiments très divers, et ensuite parce qu'il épuise bien vite ses émotions à force de s'y livrer tout entier et de les raconter à tout venant et à tuetête. En amitié, très serviable et très indiscret; aimant la plupart du temps ses amis pour des qualités que leur prête sa complaisante imagination; incapable de garder leurs secrets, pas plus que les siens propres, car l'intempérance de son estomac n'a d'égale que l'intempérance de sa langue. Tel était, ce nous semble, du moins à première vue, Denis Diderot : un enfant aimable et encombrant, mais, à tout prendre, un bon enfant.

Maintenant est-ce là tout Diderot ? Ne l'avons-nous pas jugé un peu trop sur les apparences qu'il se donne lui-même ou d'après les éloges de ses trop enthousiastes amis? N'avons-nous pas dessiné ce qu'il appelait « ime tête idéale », c'est-à-dire incomplètement ressemblante ? « que l'artiste, disaitil, me fasse apercevoir au front de cette tête xme cicatrice légère, une verrue à l'une des tempes, xme coupure imperceptible à la lèvre inférieure; et, d'idéale qu'elle était, la tête devient un portrait. » Je crains en effet que nous n'ayons omis la cicatrice et la verrue et qu'il nous faille ajouter quelque chose à notre dessin si nous voulons faire de Diderot un portrait véritable.

MORT DE DIDEROT 1 i^>

« Ma bonhomie, dit-il quelque part, touche do bien près à la bêtise ». M'est avis qu'il se calomnie ici ou plutôt qu'il se flatte. Il n'était pas si bête, ni même si bonhomme qu'il aimait à s'en donner l'air. Qu'il eût un fond de réelle bonté, c'est ce que prouve maint acte de sa vie et ce que proclament à peu près unanimement ses contemporains. Mais ce bonhomme, c'est le mot par lequel on le désigne le plus souvent, n'était pas seulement sensible à l'infortune des autres et prompt à les secourir : il était aussi très sensible aux torts qu'on pouvait avoir envers lui et très prompt aussi à se secourir lui-même, particulièrement contre ceux qui avaient blessé son amour-propre qu'il confondait volontiers avec l'amour de la philosophie. Suivant Meister, « il notait sur des tablettes spéciales ses griefs contre tel et tel ».

« Tel et tel », c'était, par exemple, Palissot qu'il n'avait pas lu, affirmait-il, contre lequel, il le jurait à M. de Malesherbes, « il n'écrirait jamais un mot de représailles », et qu'il traitait, dans le Neveu de Rameau, comme il eût fait le dernier des drôles. C'était encore Rameau, qu'il n'aimait pas, et dont il parlait avec l'aménité que voici : « C'est un brutal, il est mauvais père, mauvais époux; mais il n'est pas décidé qu'il soit un homme de génie et qu'il soit question de ses ouvrages dans dix ans ».

« Tel et tel », c'était l'abbé de La Porte, « prêtre avare, puant et usurier ». S'il est tout cela, c'est parce qu'il a écrit contre les philosophes dans V Observateur littéraire.

Et « tel et tel », c'était enfin Rousseau : que Diderot

ait eu contre lui des griefs sérieux, cela, nous l'avons (lit, n'est pas douteux pour nous ; mais ce qui ne Test pas moiil 5. c'est que la peur des Confessions, dont on annonc^^^la publication prochaine, lui a fait ocrire, contre : ai qui avait été, après tout, son plus intime ami, une diatribe, qui n'est pas seulement de la dernière violence, mais qui s'applique, par dessus le marché, à déprécier les uns après les autres tous les ouvrages de Rousseau. S'emporter jusqu'à appeler Jean- Jacques « hypocrite et scélérat », et pourtant être assez maître de sa colère, ({ui aurait pu seule excuser de telles invectives,pour démontrer froidement et en détail que Jean- Jacques n'a pas « une seule idée qui lui appar-i tienne », et enfin écrire toutes ces choses au lende-main même de la mort de Rousseau, il y a là de (juoi s'étonner tout au moins que tant de fiel ait pu s'amasser dans l'âme du bonhomme Diderot (1).

Il savait haïr, quoiqu'il ait cent fois assuré le contraire, et il avait de plus, l'amour-propre extrêmement chatouilleux. Malheur à qui ne s'inclinait pas devant les mérites de Caton-Diderot ! « Diderot \ était, dit Chevorny, le meilleur des hommes possi- ]jle, mais il voulait qu'on eût pour lui la considération qu'il méritait. » Or, en fait de considération, ce qu'il croyait mériter est inimaginable. Nous p avons montré qu'il ne pouvait rien écrire sans parler de lui ; mais il ne peut parler de lui sans nous faire admirer combien il est bon, vertueux, sensible, et simple avec cela, simple et profond, comme

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