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tous tes grands philosophes et tous les vrais génies. On n'a qu'à feuilleter n'importe lequel de ses vingt volumes, on est sûr d'y trouver un éloge attendri de Diderot. « Mon ami, vous connaissez Ariste (eh I qui ne le connaîtrait, en effet, Iti^o^le meilleur, le premier des philosophes, Ariste eïlfe !) C'est de lui, continue Diderot, que je tiens ce que je vais vous en raconter. Il avait alors quarante ans. On l'avait surnommé le philosophe, parce qu'il était né sans ambition, qu'il avait l'âme honnête, et que Tenvie n'en avait jamais altéré la douceur et la paix. Du reste, grave dans son maintien, sévère dans ses mœurs (?), austère et simple dans ses discours (!), le manteau d'un ancien philosophe était la seule chose qui lui manquât. » Pourtant, à la réflexion, Ariste-Diderot trouve qu'il lui manque encore quelque chose : c'est de savoir exactement ce que c'est t|ue le vrai, le bon et le beau, et, comprenant qu'il lui reste beaucoup à apprendre, il vit retiré chez lui, il se livre, pendant quinze ans, à l'étude de l'histoire, de la philosophie, des sciences et des arts, et voulez-vous savoir ce que firent de lui ces quinze ans d'étude ? « Il fut à cinquante-cinq ans homme de bien, homme instruit, homme de goût, grand auteur et critique excellent » (1). Jamais auteur parla-t-il de lui en ces termes, et même dans le plus vaniteux de nos siècles littéraires, l'auteur le plus orgueilleux, Jean-Jacques, s'est-il jamais contemplé, lui qui a dit tant de mal de lui-même, avec le contentement et le beat sourire d'un Dide-
i. JDîd, VII, 394.
IIG MORT DK DIDEROT
rot ? Le proverbe dit que le commencement de la sagesse est Testime, non l'orgueil de soi : or, quand on se compare en cent endroits à Socrate et qu'on se fait appeler le Philosophe et Platon-Diderot, eston seulement le commencement d'un sage ? Il faut oser le dire, parce qu'on en est choqué à tout instant, la vanité de Diderot est insupportable. Tout ce qu'il y a de bon et de généreux en lui, et les services qu'il rend aux autres, il s^en remercie si souvent et si haut, qu'on ne sait plus s'il faut encore lui en savoir gré ; il a tant fait les honneurs de sa personne qu'il a presque découragé par avance ceux qui, l'aimant pour ses bonnes qualités, avaient la bonne volonté de le louer.
Je sais bien qu'on a dit, et nous le répéterons volontiers nous-même, qu'il s'admire parfois avec tme naïveté qui fait sourire et désarme la critique. Il vaut pourtant la peine d'examiner de près sa proverbiale naïveté. Il est très vrai, par exemple, qu'une foule de choses médiocres et, notanunent certaines de ses œuvres, lui inspirent des enthousiasmes très naïfs. Ainsi il s'étonne avec une grande candeur d'avoir trouvé dans son âme les sentiments si bes^ux et si forts qu'il a mis dans le Père de famille : « J'en ai été moi-même surpris. Qu'on ne me demande plus tme pareille corvée, je n'y suffirais pas. Duclos disait, en sortant, que trois pièces comme cela par an tueraient la tragédie; qu'ils se fassent à ces émotions-là! » Et, en écoutant son chef-d'œuvre, Diderot a été sans doute tout le premier ému jusqu'aux larmes. Était-il sincèrement ému? 11 est possible après tout, à moins qu'il ne se
soit excité lui-même et comme encouragé à pleurer. Ses contemporains et lui avaient ou plutôt s'étaient fait une âme si étonnamment impressionnable et larmoyante que, par moments, nous ne savons plus si, en s'attendrissant les uns les autres, ils sont sincères ou s'ils se moquent de nous. Peutêtre aussi qu'à force de feindre des sentiments, ils finissaient par les éprouver et qu'il leur arrivait d^être émus à force de pleurer. Ce qui est sûr, c'est que, dans de certaines occasions, pleurer et même sangloter était une simple formule de politesse entre gens du monde et hommes de lettres. Marmontel, ce bon compère, vient d'assister à la représentation de ce même Père de famille : « Croiriez-vous bien que Marmontel en a pleuré en m'embrassant. » Les larmes d'un Marmontel ne tiraient point alors à conséquence et ne trompaient personne, pas même le naif Diderot qui était homme à le payer avec usure de la même monnaie : « Ce n'est pas moi qui suis une bête toutes les fois qu'on me prend pour tel » (XIX, 434).
Et ainsi cette grande naïveté de Diderot, toute relative à son temps et à son milieu, n'excluait pas une certaine habileté et même une certaine rouerie native. Nous dirons donc, si l'on veut, que, de même qu'il avait reçu du ciel le don des larmes, il avait aussi le don, non moins naturel, de faire valoir sa sensibilité (1) et, ce qui est plus habile encore, jusqu'à son originalité.
Original, il l'est à coup sûr et même ce n'est pas
1. c Nous montrons notre sensibilité, c'est une si beUe qualité. » XI, 25.
seulement à cause de ses idées neuves ou profondes, c'est aussi pour ce qu'il y avait de singulier, de fantasque et de paradoxal dans toute sa manière d'être, que ses contemporains l'avaient, d'une com- '■ mune voix, surnommé le Philosophe. « C'est un homme extraordinaire, dit Mlle de Lespinasse; il n'est pas à sa place dans la société; il devrait être un philosophe grec, un chef de secte. » Et Grimm, pour l'excuser auprès de Mme Necker : « Que voulez-vous. Madame, jamais sa conduite, dans les choses les plus ordinaires comme dans les autres, ne ressemblera à la conduite ordinaire et commune. » Seulement Grimm ajoute un trait qui nous lait réfléchir : « Il inventera plutôt le menuet de nouveau que de le danser comme les autres. »
Ainsi il est certainement original, il ne l'est pas naïvement et sans le vouloir, il se sait trop original, dirai-je, et s'en félicite trop lui-même. Il fait tout ce qu'il peut pour ajouter à la nature qui Ta fait singulier et, loin de suivre tout bonnement, il force et même on peut dire, tant le jeu lui plaît, il joue son caractère. A propos d'un article de Garât, publié par le Mercure (15' février 1771), il dit : « On sera tenté de me prendre pour un original, mais qu'est-ce que cela me fait? Est-ce donc un si grand défaut que d'avoir pu conserver, en s'agitant dans la société, quelques vestiges de la nature et de se distinguer par quelques côtés anguleux de la multitude de ces informes et plats galets qui foisonnent sur la plage? » Et ailleurs il dit, comme anse souriant dans la glace : « J'ai une allure hètéroclyte, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux
communs. » On voit qu'en somme s'il ne faut pas complètement douter de la naïveté de Diderot, on peut pourtant en rabattre quelque chose.
Et de même qu'il se savait un peu trop, ce qu'il était du reste, bon, sensible, extraordinaire, il se savait trop aussi éloquent et beau parleur et il était plus maître de sa « langue dorée » qu'il ne voulait s'en donner l'air. Sachant très bien que, pour entraîner son public, il n'est pas mauvais de paraître entraîné soi-même et emporté par son propre sujet, il avait, comme malgré lui, un air inspiré et transformait son fauteuil en un trépied du haut duquel il prophétisait. L'on s'explique par là ce qu'il y a de factice et de théâtral dans certains morceaux oratoires qui ont bien pu soulever les applaudissements et faire couler les larmes des contemporains, mais qui nous laissent froid, quand ils ne nous font pas bâiller d'ennui : c'est sonore et vide et surtout cela se déroule et se dévide à l'infini comme un développement de rhéteur et comme l'insignifiant papotage d'un bavard qui n'est jamais las, étant doté, par la nature, d'infatigables poumons d'airain. Qu'on lise l'amusant récit d'une visite que lui fit Garât :
Il y a quelque temps qu'il m'a pris comme à tant d'autres le besoin de mettre du noir sur du blanc, ce qu'on appelle faire un livre. Je cherchai la solitude pour mieux recueillir et méditer toutes mes rêveries. Un ami me prêta un ippartement dans une maison charmante et dans une campagne qui pouvait rendre poète ou philosophe celui qui itait fait pour en sentir les beautés. A peine j'y suis, que 'apprends que M. Diderot couche à côté de moi dans un ippartement de la même maison. Je n'exagère rien, le cœur
me battit avec violence, et j'oubliai tous mes projets de prose et de vers pour ne songer plus qu'à voir le grand homme dont j'avais tant de fois admiré le génie. J'entre avec le jour dans son appartement et il ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite, il le devine apparemment à un grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine il en est question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite que, quoique je sois auprès de lui, (pioique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans cette scène doit se borner à l'admirer en silence et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu à peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore ; il était d'abord presque immobile ; ses gestes deviennent fréquents et animés. 11 ne m'a jamais vu que dans ce moment ; et lorsque nous sommes debout, il m'e vironne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de mon discours amènent le mot de lois, il méfait un plan de législation ; si elles amènent le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux cpi'il est nécessaire de mettre sur le théâtre, où l'on doit voir des scènes et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite ou traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli, sous les ruines des chefs-d'œuvre de l'architecture, un si grand nombre de chefs-d'œuvre de Tacite ! Là-dessus il s'attendrit sur 11 perte de tant de beautés qu'il regrette et qu'il pleure J comme s'il les avait connues ; du moins encore si les manuscrits qu'on a déterrés dans les fouilles d'Herculanum pouvaient dérouler quelques livres des Histoires ou des Annales ! et cette espérance le transporte de joie. Mais
combien de fois des mains ignorantes ont détruit, en les rendant au jour, des chefs-d'œuvre qui se conservaient dans les tombeaux! et là-dessus, il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se rappelle comment les arts, le goût et la politesse d'Athènes avaient adouci les vertus terribles des conquérants du monde. Il se transporte aux jours heureux des Lelius et des Scipions, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir aux triomphes des victoires qu'on avait remportées sur elles. Il me joue une scène entière de Térence, il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement une chanson pleine de grâce et d'esprit qu'il a faite lui-même en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire pour s'éviter la peine de le copier. Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises, qu'on avance et qu'on recule, le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve, après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes, sur les lois, sur les drames et sur l'histoire ; il a connu qu'il y avaft beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front, et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable.
Reconnaissons d'ailleurs que nous ne pouvons lui rendre pleine justice, n'ayant pas entendu, comme il le fait dire à Eschine à propos de Dèmosthène, le rugissement de la bête. Nous n'avons pas vu le monstre lui-même déployer son tonnerre et répandre à profusion sur ses auditeurs éblouis la pluie étincelante de ses paradoxes, de ses traits
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imprévus et de ses éclairs de génie. Nous ne pou-* vons ici qu'invoquer le témoignage des contemporains : ils louent à l'envi l'éloquence de sa parole et la fécondité de son imagination. Ce qui le servait merveilleusem-ent, outre ^ sa voix tonnante et ses gestes larges et passionnés, c'était sa physionomie expressive. On dirait que BufFon a pensé à lui quand il a dépeint ce genre d'éloquence où c'est le corps qui parle au corps. « Quand il parlait, dit Marmontel, toute son âme était dans ses yeux et sur ses lèvres. » Et puis, comme il pensait en parlant et que d'ailleurs il avait infiniment d'idées sur infiniment de choses, il était prêt sur tout et, grâce à sa belle humeur, toujours en train et tout de suite en verve. Le voyez-vous, ou plutôt l'entendezvous de loin, entrer avec fracas, au bras de Grlmm, la tête haute, le regard droit, la poitrine ouverte, il la fin d'un dîner chez le Baron, par exemple :
On tenait table encore» on se serre pour nous ; La joie en circulant me gagne ainsi qu'eux tous : Je le sens, j'entre en verve et le feu prend aux poudres, Jl part de moi des traits, de& éclairs et des foudres (1).
Aussitôt on fait cercle autour de lui, il tient le rfé et ne le quittera plus : « Soit qu'on converse, soit ([u'on écrive, on veut toujours tenir le dé. » 11 est impossible de causer avec lui, car il réduit vite au silence ses interlocuteurs; c'est pour cela (|ue, suivant le mot de Mlle de Lespinasse, « il était content de la conversation des gens les plus mèdio-