‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 53 sur 76 · Piron, îa Métramanve · texte numérisé non relu

Piron, îa Métramanve

cres; il ressemblait à un joueur de paume qui, jetant continuellement la balle contre un mmv dirait : voilà un mur qui renvoie bien la balle et qui joue à merveille. » Il ramène trop la conversation, suivant Mme Necker « aux sujets dont il s'occupe » et, sur ces sujets, il « force l'attention. » C'est qu'il ne lui suffit pas d'avoir un vis-à-vis résigné au silence, il lui faut encore, pour mieux s'inspirer, pour être électrisé, suivant le mot favori de Galiani, un auditeur intéressé et séduit, et tout le monde ne doit-il pas s'intéresser à ce qu'il vient de lire ou à ce qu'il a écrit tantôt pour ÏEncyclopèdie ?

Enfin, et pour n'omettre aucune tache, aucune « verrue, » au portrait, que nous voudrions faire vrai, faut-il rappeler que Diderot sème ses conversations, ou plutôt ses dissertations, d'anecdotes très gauloises et de mots plus que familiers? Si, par sa sensibilité pleurnicheuse et par ses solennelles apostrophes à la morale et à la vertu, il est très bourgeois, il est, en outre, un bourgeois très poHsson. Par là se concilient ses opinions contradictoires sur rétat de nature et sur l'état de société, qu'il vante tour à tour l'un et l'autre, bien que diamétralement opposés. Quand il raille les glands et les cavernes de l'homme primitif de Rousseau et qu'il maudit sincèrement les audacieux qui voudraient révolutionner l'Etat, c'est le bourgeois qui se rengorge au sortir d'un bon dîner à la Chevrette où il a goûté toutes les douceurs de la civilisation. Mais ailleurs, son tempérament de satyre reprenant le dessus, il se met à rêver un état de nature dont

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les commodes libertés allument son sang et égarent sa raison, et il lâche alors, sur le mariage, sur la pudeur, sur la communauté des femmes, des théories si extravagantes que, pour peu qu'on essayât de les appliquer, il ne resterait bientôt plus rien de la vie sociale et de la civilisation.

Ce ne sont là, croyons-nous, que les fantaisies, les orgies, si Ton veut, d'une imagination libertine. Il a eu, certes, le grave tort d'écrire toutes ces dégoûtantes folies et de les écrire longuement, avec cette fâcheuse insistance qu'il mettait en toutes choses, surtout dans les choses qu'il trouvait croustillantes et qui n'étaient que vilaines. Mais qu'il ait réellement pris au sérieux ses élucubrations et qu'il ait songé, par exemple, dans le Supplément au Toyage de Bougainville, à tracer le plan d'une société ou le code d'une morale qu'il aurait proposés comme modèles à ses concitoyens, c'est ce que, malgré l'autorité de récents critiques, nous ne pouvons admettre : et ce n'est pas seulement parce qu'à ces théories subersives nous pourrions opposer maint passage contraire et, par exem-pie, le Père de famille tout entier; c'est encore parce que, lorsqu'il essayait d'approfondir la morale, Diderot éprouvait, à trancher les questions du bien et du mal, je ne sais quel noble et salutaire efifroi qui lui faisait dififérer de jour en jour un traité de morale qu'il méditait et qu'il ne put jamais se résoudre à écrire; et c'est enfin parce qu'il était, au fond, honnête homme, parce qu'iladorait sa fille, parce que son honnêteté et son amour paternel lui ont fait dire et faire maintes choses

qui réfutaient d'avance les folies du Supplè-ment (1).

Pour qui l'a pratiqué assidûment, il vaut mieux que bien de ses œuvres ; ce n'est pas faire de lui, nous en convenons, un bien grand éloge, puisqu'on est, sans nul doute, responsable de toutes ses œuvres sans exception ; encore peut-on avoir mis son imagination seule dans certaines d'entr'elles, et c'est ce qu'a fait Diderot en écrivant, par exemple, ce Supplément au voyage de Bougainville, dont on a trop tiré parti contre lui. Il avait l'imagination pervertie, mais il n'avait ni l'esprit faux, ni l'âme vicieuse. Nous pourrions lui appliquer, pour terminer son portrait par le mot même qui nous a servi à le caractériser au début, ce passage dans lequel Duclos a peint le Français du xviii® siècle : « Il a, disait-il, le caractère toujours jeune, presque point d'âge mûr ; c'est le seul peuple dont les mœurs puissent se dépraver, sans que le fond du cœur se corrompe : il est comme Venfant de l'Europe. »

1. Parexemple, il interprète ainsi à sa fiUe, avec une honnête brutalité, les propos doucereux des galants, a Cela veut dire : Mademoiselle, si vous aviez pour agréable d'oublier en ma faveur vos principes d'honnêteté, de me sacrifier vos mœurs et votre réputation, de faire mourir Monsieur votre père et Madame voire mère de douleur et de m'accorder un quart d'heure d'amusement, je vous en serais infiniment obligé {Nouvelle Revue^ 15 sept. 1883).

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