CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION AUX ŒUVRES DE DIDEROT : LA LITTÉRATURE ANGLAISE EN FRANCE AU XVIII® SIÈCLE.
Les Français du xvii® siècle avaient vécu dans la plus tranquille ignorance de ce que pensaient et écrivaient leurs voisins d'Outre-Manche. Un jour, il est vrai, Louis XIV avait eu la curiosité de savoir s'il y avait des littérateurs en Angleterre et il avait chargé son ambassadeur anglais, le comte de Comminges, de le renseigner. « Il semble, lui répondit celui-ci, que les arts et les sciences abandonnent quelquefois un pays pour en aller honorer un autre à son tour. Présentement ils ont passé en France, et, s^il en reste ici quelques vestiges, ce n'est que dans la mémoire de Bacon, de Morus, de Bucanan et, dans les derniers siè-
des, dhin nommé Miltonitis, qui s'est rendu plus infâme par ses dangereux écrits que les bourreaux et les assassins de leur Roy » (1). Ce que nos plus grands écrivains savaient alors des auteurs anglais ne dépassait guère ce résumé, plus que sommaire, du comte de Gomminges. Veut-on voir maintenant quels étonnants progrès nous avions faits en anglais au xviii® siècle? une simple anecdote va encore nous Rapprendre. Un Anglais, Sherlock, étant venu visiter Voltaire à Ferney : « Monsieur, lui dit celuici, voulez-vous vous promener dans mon jardin, il est à ^anglaise ». De ce jardin, raconte Sherlock, on voyait les Alpes, le lac, la ville de Genève et ses environs qui sont forts riants et Voltaire s'écriait : it is a beautiful prospect; il prononçait ces mots assez bien. Nous entrâmes dans la bibliothèque. Voilà bien, me dit-il, de vos compagnons.
— 11 y avait Shakespeare, Milton, Congrève, Rochester, Shaftesbury, Bolingbroke, Robertson, Hume, etc.. En nous asseyant pour dîner, je lui demandai : « Comment avez-vous trouvé la chère anglaise ? — Très fraîche et très blanche, répartit le malin vieillard. Et vous, ajouta-t-il, conmient avez-vous trouvé les Français? — Aimables et spirituels, répondis-je ; je ne leur ai trouvé qii'un défaut : ils imitent trop les anglais » (2).
Or, aucun écrivain du xviii® siècle n'a imité aussi souvent les Anglais que Diderot : ses débuts dans
i. Lettre conservée au ministère des afiaires étrangères et oitéd par M. Jusserand : Le Roman anglais^ Leroux, 1886, p. 97.
2. Lettre d'un voyageur anglais, par Sherlock, Londres, 1779, p. 135.
les lettres sont des traductions de l'anglais ; et, plus tard, quand il fera œuvre personnelle, partout, dans ses romans comme dans son théâtre, et dans ses œuvres philosophiques comme dans VEncyclopèdie elle-même, il marchera sur les traces de quelque auteur anglais. Si l'on ne regarde que les sources où il a puisé, il est bien le plus anglais des Français du xvni® siècle, car il réunit et résume, dans son œuvre immense, tous les genres d'influence qu'exercèrent alors sur nous les écrivains britannniques. C'est donc, nous semble-t-il, écrire une introduction naturelle aux ouvrages de Diderot, c'est expliquer leur genèse et nous préparer à mieux apprécier leur degré d'originalité que de raconter, dans ses grands traits, cette révolution littéraire qui fit succéder, à l'incuriosité absolue du grand siècle, l'admiration et l'engoûment de l'âge suivant pour les écrivains d'Outre-Manche. C'est peut-être aussi se mettre mieux en état de comprendre le xviii* siècle et de voir, par exemple, pourquoi il ne continue pas simplement le xvn* : c'est qu'il y a (sans parler de beaucoup d'autres choses), la littérature anglaise entre les deux.
Comment s'était fait ce grand revirement et que s'était-il donc passé, depuis le jour où le comte de Gomminges faisait connaître Miltonius à Louis XIV, jusqu'au moment où le public tout entier répétait, avec VAnglomane de Saurin :
Les précepteurs du monde à Londre ont pris naissance> C'est d'eux qu'il faut prendre leçon.
Entre ces deux époques, on avait voyagé, et
< l'abord d'Angleterre en France. A deux reprises; <lcs émigrés anglais, après les révolutions de 1649 <.'t de 1G88, étaient venus chercher un refuge on France. 11 est vrai que leur séjour parmi nous n'avait pu profiter beaucoup à notre littérature, car nos écrivains ne savaient pas l'anglais, très excusal)les en cela, puisque leurs hôtes avaient tous pris la l)eine d^apprendre le français. Comment s'étonner qu'un Bossuet ne fût pas en état de comprendre ce <iue Madame disait en anglais à ses derniers moments, lorsque nous voyons, par exemple, que le prince de GaUes, le futur roi Charles II, « lors- <iu^il disait des douceurs » à Mlle de Montpensier, ])arlait si bien le français, au dire de celle-ci, ^ qu'il n'y avait personne qui ne dût concevoir que Famour o^i français plutôt que de toute autre nation? »
D'ailleurs, dans leur pays même, les Anglais, sui- \ ant l'exemple de ce même Charles II, qui recevait i\e Louis XIV ses pensions et ses maîtresses, rou- :i,dssaient, dit Wycherley, de parler en bon anglais, tandis que, suivant le mot de Butler, « baragouiner ^lu français était devenu la chose du monde la plus méritoire. » Et pourtant, tout francisés qu'ils étaient ou qu'ils s'efforçaient d'être, ces Anglais, par leur ironie présence à Paris, apprenaient aux contemporains de Boileau qu'il y avait d'autres gens dans le jnonde que des Français; ils leur montraient « comment on peut être Anglais » ; ils nouaient avec eux dos relations de politesse et d'amitié qui étaient comme une première invitation à se mieux connaître les uns les autres.
11 est vrai que, pour bien connaître les Anglais
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il fallait se décider à aller chez eux et qui donc, parmi nos Parisiens casaniers du xvii® siècle, aurait songé, sans nécessité, à « se commettre à la furie le l'Océan », pour emprunter à Bossuet les paroles fnêmes par lesquelles il désignait les traversées de la reine d^Angleterre. Pour faire passer la Manche mx Français, il ne fallut rien moins que la persécution et c'est seulement après la Révocation de 'édit de Nantes qu'on put voir en Angleterre de véritables colonies françaises, lesquelles comptèrent usqu'à 80.000 réfugiés (1). Mais le gain, et nous le parlons ici que du gain littéraire et scientifique, ut presque tout entier pour nos heureux voisins : l'est la Grande Bretagne qu'honorèrent et servirent, )ar leurs écrits et par leurs inventions, des savants *omme Papin, des avocats comme Romilly, des )rédicateurs comme Saurin et Abadie. Et même, lu bout d'un siècle, ces réfugiés n^avaient plus de rançais que leur nom. Remarquons pourtant que [uelques-uns de ces savants huguenots eurent le nérite d'établir un premier trait-d'union, à la fois ittéraire et scientifique, entre les deux peuples. \.insi Desmaisaux et de La Groze fondèrent la Sibliothèque britannique (2), tandis que Coste, par ;a traduction exacte de Locke, propageait la philo- ;ophie qui allait conquérir tous les Encyclopédises.
A ces émigrés huguenots, très savants sans doute, nais trop emprisonnés dans leur théologie, vint se
1. Weiss : Histoire des réfugiés protestants de France, I, 372.
2. Leclerc, d'origine française, fondait en Hollande la Bibliohèque choisie,
joindre un pur lettré, qui était en même temps un des plus libres esprits du xvii* siècle : Saint-Evremond. Il se fit expliquer, un peu en gros, par Waller et Buckingham, le théâtre anglais qu'il osa comparer au théâtre français sans donner tout l'avantage à ce dernier. Par son séjour prolongé en Angleterre et par son refus de rentrer à Paris, il apprit à ses compatriotes qu'il y avait « d'honnêtes gens » ailleurs qu'à la cour de France et qu'on pouvait vivre à Londres très heureux et même très fêté. Peu s'en fallut que le plus gaulois de nos poètes n'allât y voir, car on sait que La Fontaine fut sur le point d'accompagner la duchesse de Bouillon chez sa sœur, la duchesse de Mazarin. On sait aussi qu'il y eut un échange assidu de lettres et de bons offices entre deux sociétés presque anglo-françaises, l'une à Londres chez Mme de Mazarin, où Saint-Evremond lisait des lettres de Corneille, de La Fontaine, voire même de Ninon ; l'autre à Paris, chez Mme d'Hervart et Mme de La Sablière, où la sœur de mylord Montagu, ambassadeur anglais, suggérait à La Fontaine le sujet do Renard anglais :
Les Anglais pensent profondément ; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; Creusant dans les sujets» et forts d'expériences, Ils étendent partout Tempire des sciences.
Nos philosophes ne diront pas mieux quand ils. feront l'éloge des « penseurs» anglais (1).
1. Voir sur ces premières relations entre Français et Anglais: Rathery (Revue contemporaine^ XX-XXÎIÎ) et Sayous (ses deux
Ce n'étaient encore là, sans doute, que de minces et rares infiltrations de l'esprit anglais, mais qui amorçaient pourtant peu à peu ce grand courant de sympathie qui portera le xviii® siècle tout entier vers la littérature et la philosophie anglaises. Malheureusement celui qui aurait pu, dès cette époque, par l'ouverture et l'amabilité de son esprit, mettre en contact et comme présenter les uns aux autres les écrivains des deux nations, avait un gros défaut : Saint-Evremond était très paresseux. Il ne prit pas même la peine d'apprendre l'anglais et laissa au futur protégé de son amie Ninon l'honneur de révéler à la France tous les trésors de la * littérature britannique. Il se contenta, par son scepticisme très fin et très prudent, c'est-à-dire bien français, surtout à cette date, et aussi par sa très noble apologie de la tolérance (lettre au maréchal de Gréquy sur la religion), d'être un précurseur de la philosophie irréligieuse et « tolérantiste » du XVIII® siècle.
On a vu que, pendant tout le grand siècle, très peu de Uttèrateurs français avaient franchi le détroit : au siècle suivant, c'e fut comme un pèlerinage obligé; tous ou presque tous les écrivains accoururent à Londres et Buclde a compté jusqu'à cinquante-huit noms célèbres parmi les Français qui firent le voyage. Et d'ailleurs, ceux qui restèrent au logis, comme Diderot, ne furent pas pour cela de moins fervents adorateurs des nouveaux dieux. Il y eut, à cette conversion générale, des raisons de
précieux ouvrages sur la littérature française à Tétranger^ XVII* et au xviii» siècles).
aux
plusieurs sortes, et d'abord des raisons d^wmourpropre littéraire : les èpigones du temps présent sentaient vaguement qu'il était périlleux, pour leur gloire, de cultiver des genres qu'avaient portés si haut les grands génies du siècle passé. Ils firent ce que leur conseillait la prudence : ils tournèrent leurs regards vers des modèles qu'ils jugeaient avec raison plus faciles à égaler, les Sterne, les Swift et les Pope étant, malgré tous leurs mérites, des génies moins décourageants que les Corneille, les Racine et les Molière. Quand Diderot tentera de renouveler le drame, sur les pas de Moore et de Lillo, nous le verrons justifier expressément ses réformes par « l'impossibilité où est désormais un auteur de prétendre aux grands applaudissements ([u'ont reçus Corneille et Racine ». On exceptera, si Ton veut. Voltaire, de ces considérations, si Ton croit vraiment que lorsqu'il s'estimait, avec son siècle, régal de nos deux grands tragiques, ils étaient, son siècle et lui, sérieusement convaincus que Mérope valût Polyeiicte ou que ZcCire elle-même, « la pièce enchanteresse », égalât Phèdre et AthOrlie.
Des motifs d'ordre politique et religieux s'ajoutaient à ces raisons d'amour-propre httéraire dont bénéficiaient les auteurs anglais : à un siècle religieux et monarchique avait succédé, chez nous, un siècle impie et frondeur : il était dès lors naturel que cela même qui, dans les choses de la politique ot de la religion, avait aliéné de l'Angleterre les contemporains de Bossuet, lui gagnât les sympathies des amis de Voltaire. |
En politique « ces erreurs prodigieuses de l'Angleterre touchant la royauté » (c'est ainsi que Bossuet avait caractérisé sous un grand roi, adoré de tous, la révolution anglaise de 1649), n'étaient pas pour scandaliser les sujets irrévérencieux d'un roi qui semblait prendre plaisir à avilir la royauté et peu à peu « les raisonnements anglais sur la politique et la liberté, dit d'Argenson, passèrent la mer et s'adoptèrent à Paris ». Les Anglais qui avaient fait la sanglante révolution de 1649 n'étaient plus, comme au siècle passé, « des barbares », Gui Patin dit même « des Turcs », incapables, comme tels, d'avoir jamais rien écrit qui méritât d'être lu. On s'étonnait maintenant et même on^ se félicitait, comme pour se venger de la gênante supériorité de nos classiques, de trouver les Anglais plus avancés que nous en bien des genres. « Qui nous eût dit, il y a quatre-vingts ans, s'écrie d'Argenson, que les Anglais auraient fait des romans et qu'ils nous auraient surpassés ! »
En matière religieuse^ enfin « ces mille sectes bizarres qui avaient inondé l'Angleterre » et dont Bossuet avait décrit avec douleur « l'efiFroyable débordement » et, plus encore que ces sectes, les libres-penseurs (freethinkers) qui ne voulaient plus croire qu'à un « christianisme raisonnable » étaient devenus, pour nos philosophes, les plus précieux des alliés dans leur guerre à Vinfâme. Décidément il valait la peine d'apprendre l'anglais et cest ce qu'ils firent en foule, suivant, en cela, Féclatant exemple que leur avait donné, lors de son séjour en Angleterre, celui qui allait être bientôt leur chef
à tous. Avant d'écrire les Lettres anglaises. Voltaire était parvenu à parler et à écrire Tanglais assez correctement pour que Buckle lui-même lui ait rendu ce témoignage : « Ses lettres en anglais prouvent abondamment avec quelle facilité il avait saisi les difficultés de la langue ». Ainsi on était allé voir les Anglais chez eux et on avait appris leur langue : on pouvait désormais parler de leur littérature et c'est de ceux qui en parlèrent les premiers au public français que nous devons maintenant dire quelques mots.
En premier lieu, des journaux furent fondés, dont le but principal était de tenir les lecteurs au courant de ce qui s'imprimait de l'autre côté du détroit. Dès les premières années du siècle, en 1716, paraissait la Bibliothèque anglaise dans l'avertissement de laquelle Michel de La Roque, un réfugié français, annonçait l'intention de « donner au public une juste idée de l'état ou les sciences se trouvaient alors en Angleterre (1). » La revue de de La Roque est, en efifet, beaucoup plus scientifique que littéraire; elle ne s'adressait par conséquent qu'à un public restreint. Bien autrement intéressant et bien plus répandu aussi fut le journal de Tabbé Prévost, le Pour et le contre (2), qui parut un an avant la publication, en français, des Lettres anglaises de Voltaire. Dès son premier article,
1. Cette revue paraissait tous les trois mois et doaaaitdeus tomes par an. La coUect ion comprend 17 volumes.
2. Le Pour et le Contre (che/. Didot. près du Pont Saiat- Michel, à la Bible d'or) parut de 1733 à 17 tO et comprend 20 volumes.
Prévost se présentait au public comme un interprète attentif de la pensée anglaise : « ce qui sera tout à fait particulier à cette feuille, c'est que je promets d'y insérer chaque fois quelque particularité intéressante touchant le génie des Anglais, les progrès qu'on y fait tous les jours dans les sciences et les arts et de traduire même quelquefois les plus belles scènes de leurs pièces de théâtre... Sachant la langue anglaise et faisant venir régulièrement de Londres toutes les feuilles pubUques qui sont comprises sous le nom de News Paper s, je suis résolu d'en tirer tout ce que je pourrai rendre propre à l'usage de la France (1). »
Prévost a fait un séjour de neuf mois en Angleterre et il ne s*est pas borné à voir Londres et « toutes ses curiosités; » il a parcouru « la province » et s'en vante et il en donne des descriptions détaillées. Fidèle à son titre, il dit le pour et le contre, le bien et le mal sur le caractère des Anglais et sur les ouvrages de leurs grands écrivains. Il ne craint pas de donner la parole à ceuxlà même qui mettent Shakespeare au-dessus de Corneille et qui opposent, avec un aplomb britannique, Otway à Racine et Tillotson à Bourdaloue. Il prend sur lui, quoiqu'abbé, et malgré « leurs principes monstrueux, » de louer les Libres-penseurs, lorsqu'ils sont « vertueux, » comme Woolston, ou lorsque, comme Tindal, ils ont « de l'esprit et du savoir. » Mais surtout il est très au courant de tout ce qui paraît en Angleterre. Il en donne