Le Pour et le Contre, I, p
des extraits^ suivant la mode du temps, et les fait suivre de remarques courtes et justes. Il parle, par exemple, en très bons termes, de Bacon, de Berkeley, loue le style clair de Pope, tout en annonçant la quatrième partie de son Essai sur PHomme. 11 rappelle aux Français et leur apprend peut-être que Swift a écrit autre chose que Gulli-^ ver et le Conte du Tonneau; dès 1734 il fait, sur le roi et les parlements, des remarques très justes dont nous trouverons difficilement l'équivalent dans V Encyclopédie vingt ans après. 11 cite des traits de mœurs anglaises, des èpigrammes, des actes entiers de pièces nouvelles, décrit les grandes villes et les Universités : en un mot, l'Angleterre vit tout entière, avec son théâtre, ses poètes, ses philosophes, dans la galerie si variée de Tabbé Prévost. Par son journal (et aussi par ses traductions dont nous parlerons plus loin), Prévost a été, après Voltaire, le plus grand introducteur de la littérature anglaise dans la France du xviii® siècle.
La guerre de la succession d'Autriche et les campagnes dans l'Inde contre les Anglais semblèrent affaiblir, pour un temps, l'intérêt que nous prenions aux choses anglaises; le Pour et le Contre s'arrête en 1740. Après la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), on voit renaître chez nous les revues anglaises. En 1750 c'est le Journal britannique^ de Maty (1).
1. Ce journal disait dans sa curieuse préface : « La paix, qui vient de réunir les nations, favorise l'échange des connaissances. L'Angleterre surtout nous dédommage par une noavell» fécondité de ce que la guerre nous a fait perdre. Il ne manqae qu'un journal qui fasse connaître les ouvrages qui paraissent dans cette île. C'est ce vide qu'on se propose de remplir. L'an-
Mais cette Revue britanniqice (qui va de 1750 à 1757 et ne comprend pas moins de vingt-quatre volumes), ne s'occupe guère que de science et de théologie. Le Journal étranger qui parut dés avril 1754, et fut bien plus répandu, comptait, parmi ses directeurs, des hommes de lettres qui connaissaient très bien l'Angleterre : Toussaint, l'ami de Diderot, qui avait déjà traduit plusieurs ouvrages de l'anglais, Deleyre, auteur d'un livre sur Bacon, Suard, le traducteur de Robertson et enfin Prévost lui-même. Le Journal étranger avait sans doute la vaste ambition « de faire passer dans la langue française toutes les richesses de l'univers ; » mais il y fit passer surtout les richesses de la pensée et même de la libre-pensée anglaise. Ainsi, dés son premier numéro, ' il est question de Hume, des « beautés de Shakespeare, » on y donne même « des lambeaux de Shakespeare tout bruts; » si nous ajoutons que, dans ce même numéro, on expose avec complaisance la doctrine de Toland et que c'est dans un des numéros suivants (1761) que Diderot allait publier son éloge enthousiaste de Richardson, on voit quel progrès avait fait en France le goût pour Shakespeare et ses sauvages beautés, pour Richardson, « cet homme unique, »
teur,libre de chaînes étrangères, n'abandonnera point sa plume à l'esprit départi; pour lui, tous les hommes sont frères (1750), tout être qui pense est son ami... Aucune branche de la littérature ne sera négligée dans ce journal; on passera sans scrupule du sermon à la poésie badine et de la métaphysique au roman. On souhaiterait même d'attirer par l'amusement ce sexe aimable, plus délicat que le nôtre, souvent aussi solide et qui, pour connaître les sciences, ne nous demande que d'en écarter les épines. »
170 INTRODi;CTION AUX ŒUVRES DE DIDEROT
et enfin pour les Déistes eux-mêmes et leur confortable christianisme.
Ni les analyses, en effet, ni les extraits d'auteurs anglais ne suffisaient plus à notre insatiable faim des plats britanniques : il nous fallait des Yradwctions d'œuvres entières ou presqu'entières, car parfois le traducteur se permettait d'abréger des ouvrages qui s'espaçaient, comme GrandisoUj en quatorze volumes que Prévost, l'infatigable traducteur de Richardson, réduisait à quatre. Ainsi diminué, l'ouvrage nous paraît aujourd'hui très suffisamment long et ennuyeux. Mais alors, et conune dans la première ferveur du pillage, tout nous paraissait bon à prendre et à faire nôtre par des traductions qui s'emparaient des ouvrages au moment même où ils voyaient le jour.
Ainsi les Voyages de Gulliver étaient à peine terminés (1726-1727), que l'abbé Desfontaines les offrait à ses lecteurs, dès 1727, en bon français, en trop bon français, récriminaient les auteurs anglais qui se prétendaient trahis et dépouillés de leurs plus beaux ornements par nos infidèles traducteurs. C'est à des plaintes de ce genre que répondait avec beaucoup de sens le traducteur du Conte du Tonneau : « Les Anglais sont outrés et libres à l'excès dans leur tour d'esprit comme dans leur conduite ; leur imagination pétulante s'évapore tout entière en comparaisons et en métaphores... ; je suis surpris que leurs plus habiles gens aient une estime si grande pour les anciens dont ils imitent si mal le naturel et la noble simplicité... Quoique leurs expressions figurées, malgré la bizarrerie d'imagi—
nation qui s'y découvre, frappent et charment les lecteurs anglais, elles ne sauraient que déplaire à des étrangers d'un esprit plus exact et moins fougueux. »
Et ces étrangers, dont parle notre traducteur, ce n'était pas seulement les Français, c'était tous ceux qui, au xviii® siècle, lisaient les ouvrages français, c'était tout le monde ; et ainsi nos traducteurs, en mettant à la mode et au goût du jour, quelquesuns des plus excentriques insulaires, comme Swift justement, les rendaient présentables et même agréables aux lecteurs de l'Europe entière : en francisant leurs œuvres, ils les universalisaient. Pour emprunter une image à Macaulay, la littérature française fut alors, pour la littérature et la philosophie anglaises, ce qu'était pour Moïse, Aaron, quand il expliquait au peuple la pensée de Moïse. Nous expUquions la pensée anglaise au monde civiUsé.
C'est ce que fit excellemment le plus merveilleux vulgarisateur qui fût jamais, celui-là même dont Diderot disait que, pour exprimer ce que les autres avaient pensé, c'était le premier homme du monde. Nous n'avons pas à raconter ici en détails (il y faudrait un volume), comment et par quelle inépuisable variété de moyens, traductions, imitations, analyses plus amusantes souvent que les originaux, interprétations et amplifications d'une infidélité voulue et diabolique. Voltaire ouvrit l'entrée de ce qu'on appelait alors la République des lettres à une multitude d'auteurs anglais que leur accent, par trop britannique, aurait pour longtemps confinés dans leur île. La grande trompette du siècle publia
leur renommée et fit connaître à toute l'Europe leurs œuvres, parfois bien changées, il est vrai^ mais qui ne perdaient pas toujours au change. En veut-on un exemple éclatant ? C'est lui qui fit connaître à Lessing, non-seulement Shakespeare., (et l'on sait quel usage ou plutôt quel abus Lessing en fit contre nous), mais encore les dramaturges anglais du temps de la Restauration, Wicherley, Congrève et Farquhar, sans parler des leçons de style qu'il lui donna par la même occasion. Mais, pour nous borner à la France, c'est par lui que Shakespeare, Locke et Newton nous furent, je ne dis pas révélés, car on a vu qu'ils nous étaient connus bien avant les Lettres anglaises, mais expliqués et rendus familiers en des commentaires d'une clarté souveraine. Les Lettres anglaises, pour ce qu'elles nous apprenaient, ne furent pas, comme on a dit bien souvent, une véritable nouveauté; elles étaient bien plutôt un vivant résumé de nos découvertes antérieures et comme l'éclatant couronnement des efforts interrompus qu'avaient tentés, dans cette œuvre de lente vulgarisation, des journalistes nombreux et infatigables, mais dont la science valait généralement mieux que le style. Ces lettres fameuses, et scandaleuses aussi, — mais le tapage ne fit qu'accroître leur succès, — eurent sur le début du XVIII® siècle une influence comparable à celle que devait exercer, sur le début du xix% l'ouvrage plus étudié, plus profond, mais, par cela même^ moins prompt à circuler, moins fait pour voler de mains en mains, de VAUemagne, de Mme de Staël.
Ainsi, grâce aux revues ou bibliothèques britanniques, grâce à d'innombrables traductions, grâce enfin à Voltaire et à quelques autres écrivains, dont nous parlerons plus loin, les Français du XVIII' siècle avaient mainte et mainte fois passé le détroit et rien de ce qui était anglais ne leur restait plus étranger. Maintenant que gagna notre littérature à ces fréquentes incursions dans un pays qui comptait alors tant d'écrivains intéressants à étudier? On ne se contenta pas, en effet, de lire et de traduire ces écrivains, ce qui était déjà un grand progrès sur le siècle passé, et ce qui élargissait singulièrement notre horizon intellectuel; on s'appliqua à les imiter, et cela valait mieux encore, puisqu'on se donnait par là un moyen d'agrandir et de renouveler notre domaine littéraire. Mais que réussit-on à imiter ou à emprunter? En un mot, et c'est la seule chose qui importe en cette matière, que doivent au juste à l'Angleterre les écrivains français du xviii® siècle?
Et d'abord, en littérature comme en toutes choses, on ne doit pas réellement ce qu'on a, non pas pris, mais repris aux autres. C'est là, sans doute, un truisme, mais qui a été trop souvent oublié, dans le sujet qui nous occupe, par les critiques anglais et même français qui en ont parlé. Ils ne font pas attention que nous n'avons pas vraiment imité les Anglais au xviii* siècle, lorsque nous avons dit, après eux, des choses qu'avaient dites, avant eux, nos ancêtres. C'est ce qui est arrivé, en premier lieu, pour la polémique religieuse qui tient une si grande place dans notre littérature de cette
époque. On connaît le mot de Lauragais qui, interrogé par Louis XV sur ce qu'il était allé apprendre en Angleterre, répondit : « Sire, à penser. » Si on entend surtout par là, comme on le fait d ordinaire : à penser librement sur les choses religieuses, nous dirons alors que, en matière de religion, ou, pour parler clair, d'irréligion, les déistes et libres penseurs anglais n'avaient pas, pour le fondj grand chose à enseigner aux philosophes français. Nous montrerons ailleurs (dans une étude sur les Encyclopédistes), la forme particulière que les déistes donnèrent à la libre-pensée (1) ; mais la libre-pensée elle-même, bien loin de Tavoir inventée, ils l'avaient héritée en grande partie de nos sceptiques du xvi® siècle, Montaigne et Charron, et surtout de notre grand critique, Bayle ; et ainsi,* d'une part, déistes anglais et philosophes français ont eu les mêmes précepteurs, des précepteurs français, et, d'autre part, ces précepteurs français d'athéisme, de même que leurs disciples français du xviii® siècle ont été des douteurs autrement hardis et des rationalistes autrements conséquents que les déistes religietix de l'Angleterre qu'on prétend leur donner pour maîtres à penser. Par exemple, et pour nous en tenir au xviii® siècle. Voltaire, à en croire nos voi^ sins, serait redevable aux déistes de son voltairianismc lui-môme et son plus récent critique, M. Col-
1. Nous dirons aussi dans ce même ouvrage ce que doivent à la philosophie anglaise proprement dite les phUosophes français du XVIII* siècle. Ce que leur a emprunté Diderot, c*eBt-àdire fort peu de chose, est indiqué dans le chapitre du présent livre intitulé : Diderot philosophe.
lins (1) nous a complaisamment exposé en des tableaux synoptiques, que c'était à son maître, le terne et soporifique Bolingbroke qu'il devait, lui. Voltaire, Tidée de ses plus ètincelants ouvrages. Déjà le grand historien de la civilisation en Angleterre, Buckle, nous avait montré comment les Anglais avaient formé Voltaire ; et peut-être verrons-nous un jour quelqu'un de leurs Humoristes nous démontrer que ce sont les Anglais qui ont pris la Bastille.
Que le voltairianisme soit un produit anglais, c'est une facétie qui devenait permise aux Anglais, du jour o(l un philosophe français avait écrit, avec son ordinaire assurance : « Voltaire est im écolier de l'Angleterre : avant que Voltaire eût connu l'Angleterre, il n'était pas Voltaire et le xviii* siècle se cherchait encore (2). » Ce qui est curieux, c'est que Cousin, qui avait été, comme on sait, si habile à découvrir et si pressé de dénoncer au monde « le scepticisme », si caché pourtant, à d'autres yeux qu'aux siens, dans les Pensées de Pascal, n'ait pas aperçu la religion naturelle de Voltaire qui s'afiirme et s'étale dans Tépître, le Pour et le contre, qui est de 1722 (mais qu'est-ce qu'une date pour un métaphysicien?) c'est-à-dire qui précède de quatre ans le voyage de Voltaire en Angleterre. Et Cousin oubliait, en outre, qu'il y avait eu, même avant le Pour et le Contre, et même avant les Libres penseurs anglais, des Libertins français, les vrais par-
1. CoUins. Bolingbroke^ a historical study^ and Voltaire in England. London, Murray, 1886.