‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 56 sur 76 · Cousin, Hist. de la philosophie, i^* série, t. III · texte numérisé non relu

Cousin, Hist. de la philosophie, i^* série, t. III

rains, ceux-là, du Voltairianisme, et contre lesquel» I justement son prétendu sceptique, Pascal, avaî^ i jadis écrit ses Pensées (1). !

Pour ce qui est de la littérature politiquey sans \ nier tout ce qu'enseigna l'Angleterre à l'auteur de V Esprit des Lois, lequel d'ailleurs ne comprit guère Pessence même du gouvernement anglais, puisqu'il ne comprenait pas la liberté politique (qu'il a définie d'une façon aussi vague qu'inexacte : le droit de faire tout ce que les lois permettent), les autres publicistes du siècle, désertant, comme on sait, la méthode historique, si magistralement inaugurée par Montesquieu, tiraient tout bonnement de leur ■ cerveau, et non de l'étude des institutions anglaises, ■ leurs théories, ou, si on aime mieux, leurs chimères gouvernementales; et comme, en fait, ils se . seraient parfaitement bien accommodés d'un despotisme éclairé, on peut dire qu'en politique ils ne doivent absolument rien aux Anglais.

Restent les lettres pures, ou, comme on disait alors, les belles-lettres. Mais ici, qu'on nous permette quelques brèves réflexions qui nous paraissent nécessaires en un sujet si délicat. Une littérature n'exerce sur une autre une influence sérieuse que si elle enseigne à celle-ci de nouvelles manières de penser, de sentir et partant de s'exprimer. C'est ainsi que l'antiquité nous avait appris, dés le xvi* siècle, des pensées plus hautes, plus générales surtout, des sentiments plus nobles et plus délicats, des

1. M. Brunetière est le premier, à notre connaissance, qui ait réfulé l'idée fausse» trop peu combattue chez nous, qui tendrait à faire du voltairianisme un objet dUmportation anglaise.

expressions plus belles enfin que tout ce qu'on avait /habitude de penser et d'écrire jusqu'alors. L'antiquité avait donc agi sur le fond et la forme de notre littérature, qui était devenue, par là-même, une littérature classique» Et, c'est, en outre, parce que nous ne nous étions pa^' bornés à lire et à traduire les anciens, mais parce que nous étions entrés en lutte avec eux, parce que nous les avions imités en un mot, que leur influence sur nous fut réelle et profonde. Une littérature, pourrait-on dire, n'influe véritablement que sur ses imitateurs, sur ceux qui l'ont convertie en sang et nourriture, suivant l'expression de du Bellay. Seulement il faut que l'imitation soit possible et elle ne peut l'être que si on comprend bien et si on goûte vraiment ce qu'on veut imiter ; or, on ne comprend et on ne goûte jamais que ce qui n'est pas absolument réfractaire au génie et aux traditions du peuple dont on est ot de la langue qu'on parle. En un mot, on n'imite bien que ce qu'on est capable de s'assimiler.

Mais ce qui est le plus assimilable dans toute littérature, c'est ce qui est ,classique, c'est-à-dire universel ou purement humain, et c'est bien pour cela que notre littérature du xvii® et du xviii® siècles eut tant d'influence au dehors, qu'elle fut européenne. Précisément, il y avait de cet universel dans la littérature anglaise au moment où Voltaire débarquait en Angleterre. C'était l'âge de la poésie classique, qui va de la reine Anne jusqu'à la mort de Pope, en 1744. Or, de qui les Anglais tenaient-ils ces formes classiques de penser et de dire ? de la France. Leur « siècle d'Auguste », ils pourraient

tout aussi bien l'appeler leur siècle de Louis XTV, tant ils nous ont pillés alors en tous genres. Car ce n'est pas seulement Horace et Ovide qu'on imite, mais c'est, au théâtre, Corneille que Dryden croit naïvement égaler dans ses « tragédies héroïques », Molière qui compte, parmi ses imitateurs, (outre Dryden, Otway, Cibber, Foote, Fielding et Sheridan), les quatre plus grands dramaturges de la Restauration : Wicherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar (1). Et c'est, dans le roman, d'Urfè et sa carte du Tendre qu'on représente dans les salons du pays de Galles, Mlle de Scudéry et le Grand Cyrus, qui parut en anglais dès 1653 (Clèlie parut en même temps dans les deux langues en 1656). C'est enfin, dans l'épître, Boileau qui, suivant le mot juste de Green, Thistorien du peuple anglais, « règne en Angleterre » et dont s'inspire encore Dryden, lorsqu'il fonde 'l'Ecole du Bon sens. Si c'est Pope qui est « le point culminant de ce classicisme » (2), n'avons-nous pas le droit de dire que lorsque les Français du xviii® siècle prirent plaisir à lire VEssai sur la critique de Pope, c'est avant tout Boileau qu'ils devaient remercier.

Enfin, si c'est sous la Restauration qu'est née en Angleterre la prose vraiment moderne, c'est-à-dire une prose qui n'est plus mêlée de poésie, mais qui

1. Il n'est peut-être pas une seule pièce de CorneUle, de Racine, de Molière, de Quinault et de Regnard qui ait éohappé aux traducteurs ou imitateurs anglais. On en trouvera la preuTe dans une curieuse note de Touvrage de Ward : A histùrjf of english dramatic Literature. London. 1875, II, 474.

2. Gosse : From Shakespeare, to Pope, (Cambridge, Univarsity Press.)

est courte, claire et précise, n'est-ce pas alors la prose française qu'on imite, et avec raison, puisqu'elle avait justement, plus que toute autre, les qualités qui avaient manqué jusque-là à la prose anglaise? « Notre prose, dit Ma caulay, devint moins majestueuse, acquit plus de clarté et plus de facilité à se plier aux besoins de la controverse et de la narration. Il est impossible de ne pas reconnaître, dans ce changement, l'influence de l'exemple et des préceptes français (1). »

Que voulons-nous conclure de tout ceci? C'est qu'il n'y avait pour nous, dans toute cette littérature du temps de la reine Anne, rien d'absolument inédit ; car d'une foule d'emprunts que nous fîmes, au xviir siècle, à tous ces auteurs classiques, nous pouvons dire ce que du Bos disait de de La Fosse qu'on accusait d'avoir pillé son Manlius (1697) dans la Vemse sauvée, de l'Anglais Otway (1682), lequel avait puisé lui-même son sujet dans VHistoire de la conjuration de Venise, du Français Saint-Réal (1674) : « Celui, disait du Bos, qui reprend son vaisseau enlevé par l'ennemi est censé le maître de la marchandise que l'ennemi peut avoir ajoutée au vaisseau (2). » De dire exactement . ce que les Anglais avaient ajouté à notre littérature classique, ce n'est pas ici notre tâche. Il nous suffit d'avoir montré que, dans beaucoup d'emprunts faits à la littérature anglaise au xviii® siècle, nous ne fimes que reprendre notre bien augmenté par les premiers emprunteurs.

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