‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 57 sur 76 · Macaulay : ^^$^ d' An^Ze^, chap. III · texte numérisé non relu

Macaulay : ^^$^ d' An^Ze^, chap. III

2. Du Bob : Réflex. critiq. sur la poésie et la peinture, II, 86.

Restent les œuvres absolument originales et foncièrement anglaises qui seules pouvaient, comme telles, apporter quelque chose de vraiment neuf à la littérature française. Ici encore, on ne pouvait imiter que ce qu'on pouvait bien comprendre, et on no pouvait comprendre et goûter que ce qui ne choquait pas trop à la fois le génie français, qui a toujours subsisté dans son fond, à travers toutes nos révolutions littéraires, et l'esprit propre au dixhuitième français, c'est-à-dire le rationalisme et le goût, ou plutôt le faux goût classique. Précisément les deux poètes les plus originaux de l'Angleterre étaient faits pour choquer nos philosophes. Il était difficile à un Français, surtout à un Français du siècle de la raison, d'admirer pleinement « les sauvages beautés » d^un Shakespeare, et il était impos-^ siblc à un philosophe de cette même époque, de goûter la poésie bibhque de Milton et son diable, « toujours hurlant contre les cieux. » Sans doute, il y avait là pour nous, si nous avions pu seulement y puiser, une double source de rajeunissement pour notre poésie épique et pour notre poésie dramatique. Mais le plus grand poète du siècle, celui que tous du moins saluaient de ce nom, ayant débuté au théâtre par Œdipe, et n'ayant enrichi répopée que des froides allégories de la Henriade ot des polissonneries de La Pucelle, ce n'est pas lui qui pouvait faire passer dans la langue flreutt- <;*aisc l'étrange poésie de Shakespeare ou de Milton. Il était simplement de son temps, et c'est ce que les Anglais lui ont très injustement reproché : ils font, en effet, à Voltaire, deux reproches assez

contradictoires. D'une part, Voltaire aurait pillé les Anglais, les Déistes surtout ; mais, d'autre part, il n'aurait pas compris les Anglais, par exemple, Shakespeare et Milton. Nous avons dit ce qu'il fallait penser sur le premier point. Pour le justifier sur le second, il suffit de remarquer, d'après Johnson luimême, que, dans son propre pays, Shakespeare n'eut, de 1623 à 1664, c'est-à-dire, en 41 ans, que deux éditions, lesquelles comprenaient ensemble à peine mille exemplaires ; que Milton vendit 250 francs son manuscrit du Paradis perdu, et qu'il fallut deux ans pour en écouler 1300 exemplaires. Pouvions-nous donc mieux comprendre et goûter que les Anglais eux-mêmes des poètes aussi anglais que Shakespeare et Milton ?

Au contraire, il y avait, au xviii® siècle, en Angleterre, toute une veine nouvelle, un genre très original et très anglais, qui était fait cependant pour plaire aux Français de la même époque parce que, bien loin de heurter et de choquer nos goûts, ce genre s'adaptait merveilleusement aux mœurs et à l'esprit général de l'époque. Ce genre avait eu ou allait avoir pour représentants Addison, dans le journal, Moore et Otway, au théâtre, Richardson et Sterne, dans le roman. Pourquoi ces auteurs, plutôt que d'autres, eurent-ils le privilège de nous séduire et trouvèrent-ils chez nous, je ne dis pas seulement des lecteurs, mais de nombreux et d'illustres imitateurs? C'est qu'un grand fait social, commun à l'Angleterre et à la France du xvni® siècle, les rapprochait de nous et, pour ainsi dire, les faisait nôtres avant même qu'ils eussent passé

le détroit. Ce fait social, auquel les historiens de la littérature n'ont peut-être pas accordé toute l'attention qu'il mérite, c'est l'extraordinaire développement du commerce et de l'industrie et l'importante conséquence qui en résulta, à savoir le progrès très notable de la classse moyenne en Angleterre et en France.

En ce qui concerne l'Angleterre, c'est au xvm* siècle que la prépondérance commerciale passe définitivement des mains des Hollandais aux mains des Anglais. D'autre part, les industries, si prospères déjà sous les Stuarts, se concentrent peu à peu dans les grandes villes et c'est au milieu même du XVIII* siècle qu'on voit se former, avec une rapidité merveilleuse, ces vastes agglomérations manufacturières qui s'appellent Liverpool, Manchester, Birmingham et Sheflfleld. Or, ce n'est plus désormais pour la cour qu'on fait des livres, comme sous Charles II ; c'est pour ces populations urbaines, c'est pour la ville (the Town) qu'écrivent tous les grands auteurs du temps, les Addison, les Johnson, les Swift, les Richardson et les Sterne, et naturellement, ils s'inspirent des mœurs et des idées delà classe moyenne, ils inaugurent la littérature bourgeoise. Comment est composé, par exemple, ce fameux club dont les membres sont censés rédiger le Spectator? C'est, sans doute, et tout d'abord, Roger de Coverley, un gentilhomme de province, mais qui ne sait combien diffère de notre « noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même » (La Bruyère), le gentleman anglais, grand propriétaire avant tout, et, comme Coverley,

séjournant dans ses terres aussi souvent qu'à Londres, ne dédaignant nullement d'ailleurs de s'enrichir dans le commerce. « Les seigneurs anglais font le commerce » avait remarqué avec étonnement Prévost dans son Pour et contre. C'est ensuite un homme de loi, puis un négociant, sir Andrew Freeport, un capitaine, un ecclésiastique. Et, de même, son public se recrutera parmi les professions libérales, parmi les commerçants et les gens de province.

Il recommande lui-même « ses méditations à toutes les familles bien réglées qui, chaque matin, réservent une heure au déjeûner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des cuillers et du plateau. » On sait comment le public bourgeois répondit à son appel. Une lectrice écrit à Addison : « Votre journal fait partie intégrante de mon thé et ma domestique connaît si bien mon goût que, comme je lui demandais mon déjeûner ce matin, elle me répondit que le Spectateur n'était pas encore arrivé, mais que l'eau bouillait et qu'elle l'attendait d'un moment à l'autre. » Et cet autre, pour finir : « Je lis constamment votre journal en fumant ma pipe du matin (bien que je ne puisse m'empêcher de lire l'épigraphe avant de bourrer et d'allumer), et vraiment il donne une délicieuse saveur à chaque bouffée que je tire. » Tel public, tels auteurs, et on prévoit, sans qu'il soit nécessaire d'insister, combien ces auteurs vont délibérément ignorer et les aventures extraordinaires des heroics plays et l'effroyable cynisme des comé-

dies qui intéressaient ou égayaient jadis les courtisans libertins de Charles IL

Il en va de même en France. La bourgeoisie y grandit aux dépens de la noblesse et du clergé; elle s'enrichit par le travail, et, plus riche, elle se procure le bien-être et se permet le luxe. « Nos maisons et nos spectacles, tout est devenu plus commode et plus magnifique » (1). Nos bourgeois, dit Mercier dans son Tableau de Paris (IV), sont mieux logés que n'étaient les monarques il y a deux cents ans. Et Voltaire, dans ^on Siècle de Louis XV : « L'industrie augmente tous les jours... C'est le moyen ordre qui s'est enrichi par l'industrie. » Conséquemment, et comme en Angleterre, on émigré en foule vers les grands centres industriels : « On abandonne, dit d'Argenson, dès 1732, les campagnes pour se retirer dans les villes. »

On sait à quel public s'adressait le poète au xvn® siècle : « Sachez, M. Lysidas, que la grande épreuve de vos comédies, c'est le jugement de la cour ; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver Tart de réussir » {Critique de V école des femmes. Vil). Au siècle suivant, ce n'est plus à la parfaitement bonne compagnie qu'on s'adresse ; ou plutôt cette compagnie-là est partout, c'est une république ouverte, tant les ordres sont confondus, et dans cette république ce ne sont pas les nobles qui priment et font les succès. « Les gens du monde seraient bien surpris, dit Duclos, {Considérations sur les mœurs), qu'on leur préférât souvent certai-

i. Gudin. Aux Mânes de Louis XV.

nés sociétés bourgeoises. » Et Sénac de Meilhan en appellera formellement des succès mondains à ce que nous appelons aujourd'hui le grand public. « Les auteurs protégés et vantés par la bonne compagnie obtiennent des succès momentanés désavoués par le public » {Considérations sur l'esprit et les mœurs).

Enfin on ne dit plus : la cour, mais la capitale; ce n'est plus à Versailles « c'est à Paris qu'il faut considérer le Français, parce qu'il y est plus français qu'ailleurs » (Duclos). La bourgeoisie, en effet, se sert de sa fortune pour s'instruire, et tandis que les jeunes nobles vont, dans les Académies, apprendre à manier l'épée, à monter à cheval et à danser, le petit bourgeois fait des études régulières ; « au XVIII® siècle la grande majorité des élèves des collèges sont des fils de bourgeois (1). »

Qu'aimeront-ils à lire au sortir du collège? Le bourgeois est avant tout pratique, il aime les choses utiles, et il n'est pas étonnant que nos philosophes s'inspirent de la philosophie utilitaire des Anglais. Le bourgeois se plaît à « corriger la police et à réformer l'État », et l'on sait quelle satisfaction doit donner à ces instincts frondeurs VEncyclopè-die. Le bourgeois estime et prêche volontiers la vertu, sans doute parce qu'il a des mœurs, mais aussi parce qu'il faut une bonne police dans l'État pour que les coffres-forts soient bien gardés, et sa

i. Babeau, La bourgeoisie d'autrefois, Didot. 1886. 2* édit., p. 369. L'on sait que le premier salon du siècle est tenu par la bourgeoise Mme Geoffrin, dont Tesprit, suivant Mme Necker, c consistait à rendre des idées ingénieuses par des comparaisons et des mots de ménage. s>

sympathie est acquise aux écrivains moraux qui vont venir. Enfin le bourgeois ne connaît guère cette possession de soi et cette pudeur de l'âme qui font que l'on cache son émotion et surtout ses larmes dans un salon. Il étale, au contraire, ses sentiments et se soulage à raconter ses maux, car il ignore profondément le ridicule qu'il y a à s'attendrir en public. Ce n'est pas au xviii« siècle que La Bruyère eût pu se demander « pourquoi on a honte de pleurer au théâtre. » On aurait honte au contraire de n'y pas pleurer abondamment; car déjà en 1719, Dubos constatait que « les hommes trouvent plus de plaisir à pleurer qu'à rire au théâtre », et, quelques années plus tard, Rousseau se moquera, lui qui d'ailleurs doit faire pleurer tant de beaux yeux, « de ces pleureuses de loges, qui sont si fières de leurs larmes » (Lettre à d'Alembert).

Ainsi le bourgeois français du xviii'* est moral et sentimental : ce sont précisément les deux traits essentiels de la littérature anglaise au xviii®. Si Addison, par exemple, après Steele et avec lui, écrit un journal, c'est « dans l'unique but de bannir le vice et l'ignorance de la Grande-Bretagne », et l'on a dit justement de lui qu'il mit les rieurs du côté de la vertu. On le voit, il y avait entre les deux sociétés, anglaise et française, et malgré les différences dhistoire et de race, une conformité de goût et de sentiment, qui se reflétera naturellement dans les deux littératures. La vertueuse et sentimentale Clarisse pouvait venir en France, elle y avait des amis (ne serait-ce que parmi les lecteurs de Marianne qui est de neuf ans plus âgée qu'elle),

même avant que de naître, elle en eut plus encore, et de fanatiques, quand on la put connaître par la traduction de Prévost ; mais le plus fanatique de tous ses admirateurs fut Diderot. Il fallait s'y attendre : sans doute d'autres, avant lui, ont imité les Anglais ; ainsi Marivaux fait, à l'exemple d'Addison, un Spectateur français^ dès 1722 et Destouches, Le tambour nocturne (1736).

Mais Diderot était un admirateur né et un disciple prédestiné de la littérature anglaise, telle que nous l'avons représentée. Si Voltaire, en effet, joue au gentilhomme de lettres, et si Rousseau est peuple dans beaucoup de ses écrits, Diderot est le bourgeois lettré du xviii® siècle. Par ses origines, comme par son tempérament, le fils du coutelier de Langres a, plus que tout autre à cette époque, les deux qualités qui nous ont paru caractériser le bourgeois d'alors : il est prêcheur et sentimental. Aussi quels sont les auteurs anglais qu'il va imiter de préférence ? Il est bourgeois, de naissance et de goûts, disons-nous : il imitera Lillo qui fait monter des bourgeois anglais sur la scène tragique. Il est moral dans ses intentions, sinon toujours dans ses propos : il sera fou de Richardson, l'auteur de Paméla ou la Vertu récompensée. Enfin il s'appelle lui-même, et il n'a pas tout à fait tort, le plus insupportable pleurnicheur qui ait été : et il essaiera d'acclimater en France le genre qu'a inauguré Sterne dans un livre dont le titre seul est parlant : le Voyage sentimental.

Nous n'ignorons pas, sans doute, que Diderot n'a été ni le seul, ni même le meilleur disciple des

Anglais au xviir siècle. Sans parler des nombreuses imitations de Voltaire, nous pourrions montrer, après tant d'autres, et si c'était ici le lieu que, dans cette littérature bourgeoise commune aux deux nations, c'est Tamour, c'est-à-dire, la poésie, mêlée alors à la vie domestique, qui fut la grande nouveauté du siècle et que, tandis que Lesage avait intéressé le lecteur aux détails de la vie prosaïque dans la classe moyenne, Richardson et Jean-Jacques, c'est-à-dire Pamèla et la Nouvelle-HèlcHse (en attendant Paul et Virginie et Werther), relevèrent ces humbles détails et ces modestes personnages, en leur donnant la flamme de la passion et Taurèole de la poésie. Mais nous n'avons pas à faire une histoire comparée et complète des deux littératures anglaise et française. Notre unique but était de montrer par quels chemins, et aussi pour quelles raisons nos auteurs français du xviii* siècle et, en particulier, et plus qu'eux tous, Diderot, avaient été amenés à comprendre et à imiter les littérateurs anglais. 11 nous reste à rechercher ce que valent les imitations, très Ubres du reste, de Diderot.

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