‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 58 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De tous les écrivains anglais du xviii' siècle, celui qui eut, en France, le plus de lecteurs, et surtout de lectrices enthousiastes, fut Richardson. N'était-il pas l'auteur qu'attendait, en France comme en Angleterre, cette bourgeoisie amie de la morale et des beaux sentiments que nous avons dépeinte ? Libre à l'aristocrate châtelain de Ferney, de trouver « cruel pour un homme comme lui, d'avoir à lire neuf gros volumes où il n'y avait rien du tout », ou encore, de se moquer plus tard, et sur tous les tons, des vulgaires confidences que feront à Jean-Jacques « deux amants, habitants d'une petite ville aux pieds des Alpes » ; sur ces deux points, tout le XVIII® siècle donna tort à Voltaire : en attendant de s'enflammer à la lecture de la Nouvelle Hèloïse, il commença par s'apitoyer sur la triste destinée de Clarisse Harlovve, laquelle ouvrit, pour ainsi dire, la source des larmes, et donna à Rousseau, en même temps qu'un modèle à suivre, un public tout prêt à pleurer avec lui sur les infortunes de Julie et de Saint-Preux.

En France, en effet, l'enthousiasme pour Richardson fut unanime et, chez les femmes, ce fut im

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délire. Des amies se brouillèrent, raconte Diderot, parce qu'elles ne jugeaient pas de même certaines parties du roman. La raisonnable Mme du Deflfand cédait à l'enthousiasme général et louait Richardson en dépit de son ami le plus cher, de Walpole luimême. Que sera-ce, si nous interrogeons la fiévreuse et éloquente Didon du xviii® siècle, Mlle de Lespinasse ? « Elle aimait, nous dit M. de Guibert, Prévost et Le Sage ; mais elle mettait au-dessus de tout l'immortel Richardson. » Mais que pensera surtout du romancier anglais le plus bourgeois, le plus prêcheur et le plus pleurnicheur écrivain- de tout le siècle? N'est-ce pas pour Diderot que Richardson écrit, sous forme de roman, cette véritable tragédie bourgeoise, dans laquelle (c'est Diderot qui parle), « l'auteur ne fait point couler le sang le long des lambris », mais où « les personnages sont pris du milieu de la société » ; où, d'autre part, « l'on respire partout l'amour du bien» ; où enfin chaque page « touche l'âme », et la touche si profondément que l'ouvrage entier a laissé à Diderot « une mélancolie qui lui plaît et qui dure. Quelquefois on s'en aperçoit et Von me demande :

Qu'avez-vous ? Vous n'êtes pas dans votre état naturel ; que vous est-il arrivé ? On m'interroge sur ma fortune,^ sur ma santé... mes amis ! Pamèla, Clarisse et Grandisson sont trois grands drames ! Arraché à cotte lecture par des occupations sérieuses, j'éprouvais un dégoût invincible ; je laissais là le devoir, et jo reprenais le livre de Richardson... Divin Richardson ! Tu as plus d'admirateurs encore parmi nous que dans ta patrie, et je m'en réjouis.

Siècles, hâtez-vous de couler et d^amener avec vous les honneurs qui sont dus à Richardson ! »

Cet Eloge de Richardson est fou, comme chacun sait; mais il est sincère, car il trahit l'impression profonde que fit et que devait faire Clarisse Harlowe sur le Diderot que nous connaissons. Qui parle, en termes aussi émus, d'un romancier, n'échappera pas à son influence, s'il tient lui-même une plume et si, à son tour, il fait des romans. Est-ce à dire que nous devions le premier roman de Diderot à l'auteur de Clarisse et que, comme on l'a dit, « la Religieuse n'aurait pas été écrite s'il n'y avait eu en Angleterre un Richardson? » (1). C'est faire trop bon marché de l'originalité de Diderot. Sans doute la forme est la même chez les deux auteurs : ils nous ont donné tous deux un roman par lettres. Mais Richardson n'avait, pas plus .que Diderot, inventé cette forme du roman, et il suffit, sans remonter plus haut, de citer les Lettres portugaises qui, au xviii® siècle, avaient paru dans toutes les langues et étaient dans toutes les mains.

Quant au sujet, il n'y a rien de commun entre les deux romans : Clarisse est une histoire d*amour et l'amour est complètement absent de la Religieuse. De plus, le cadre du récit est tout diff'érent chez les deux auteurs : chez Richardson nous avons, avec tous ses menus détails de ménage, la vie de chaque jour d un intérieur anglais ; on y prend le thé en famille dans chaque chapitre, à la même heure, et Diderot, évoquant le souvenir que

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