‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 59 sur 76 · John Morley : Diderot and the Encyclopedists · texte numérisé non relu

John Morley : Diderot and the Encyclopedists

lui avait laissé le livre, dit très naturellement : « Je connais la maison des Harlowe comme la mienne ». Or, rien n'est plus étranger à la vie du home que les romans de Diderot : dans la Religieuse^ nous sommes au couvent et dans Jacques le Fataliste y , nous serons sur la grande route. Sans doute, Diderot saura, comme pas un au xviip siècle, nous faire goûter le charme paisible et les longues causeries du soir d'un intérieur bourgeois {Entretien d'un père avec ses enfants) . Mais il n'imitera alors ni les Anglais ni personne, puis que c'est sa propre famille et la maison paternelle qu'il peindra au naturel. Et enfin le grand défaut de la Religieuse^ nous le verrons, c'est de manquer de psychologie : Suzanne ne descend jamais au fond de son âme; or, Clarisse passe sa vie à analyser la sienne et ce que les Français d'alors reprochèrent le plus à Richard-. son, c'est cette analyse si minutieuse, que Diderot (I'd illeurs défend très bien : « J'ai entendu reprocher à mon auteur ces détails qu'on appelle des longueurs... Mais il en est des phénomènes moraux comme des phénomènes physiques : les éclats des passions ont souvent frappé vos oreilles ; mais vous êtes bien loin de connaître tout ce qu'il y a de secrets dans leurs accents et dans leurs expressions ». C'est fort bien dit et voilà, dès 1761, une très pertinente apologie du roman psychologique. : Seulement Diderot n'a pas pratiqué ce qu'il définit ♦ si bien et précisément Tàme de sa religieuse, comme on le verra, ne nous dira pas son secret. N'y a-t-îl dés lors rien de commun entre les deux romans et n'est-il donc pas arrivé à l'adorateur de Richardson,

du « divin Richardson », comme il arrive à tous les dévots, de devenir, par quelqu'endroit, semblable à l'objet de son culte? Deux choses essentielles le rapprochent de Richardson : d'abord son roman est fait de détails, surtout matériels, de petites circonstances notées avec précision et très propres à peindre la situation de ses personnages. Or, ce procédé, il l'avait trouvé et très justement fait ressortir dans Clarisse Harloioe : « Vous qui n'avez lu Richardson que dans votre élégante traduction française et qui croyez le connaître, vous vous trompez. Vous ignorez l'effet de ces petites circonstances que votre petit goût supprimerait, puisque vous n'avez pas entendu le son lugubre des cloches de la paroisse porté par le vent sur la demeure des Harlowe et réveillant dans ces âmes de pierre le remords assoupi ; puisque vous n'avez pas vu le tressaillement qu'ils éprouvèrent au bruit des roues du char qui portait le cadavre de leur victime ». Et, en second lieu, le ton général est le même chez nos deux romanciers : tous deux ils ont des accents pathétiques pour défendre « la vertu opprimée ». Mais ici il convient d'ajouter que la nature ayant abondamment pourvu Diderot de sensibilité expansive et prêcheuse, il suffisait peut-être, pour peindre la vertueuse et touchante Suzanne, et même s'il n'y avait jamais eu de Richardson au monde, d'être tout simplement un bourgeois du xviip siècle qui s'appelait Diderot. Voyons maintenant ce que vaut, en lui-même, ce premier roman de Diderot.

Le plus récent critique de notre auteur a dit que dans la Religieuse « l'ennui le dispute au dè-

lOi LE ROMAXGIER

goût (1). » Il y a certainement des pages ennuyeuses et il y en a même de dégoûtantes dans l'œuvre de Diderot ; mais il y en a aussi d'éloquentes, d'ingénieuses et de pathétiques. L'ouvrage n'est pas entièrement bon, — puisqu'il est de Diderot, — mais il n'est pas non plus absolument méprisable. Essayons d'en résumer les défauts et les qualités, et de nous faire par là une première idée de ce que fut Diderot comme romancier.

On connaît le sujet : une jeune fille, Suzanne Simonin, née hors mariage, d'une faute de sa mère, est jetée dans un couvent malgré son horreur pour la vie claustrale; elle aspire à faire résilier ses vœux et, dans ce but, elle écrit et raconte son histoire à un homme connu par sa bienfaisance, le marquis de Croismare : ce sont ces lettres qui composent le roman.

Donnez ce sujet à un philosophe quelconque du xviii® siècle : il ne manquera pas d'en faire un violent pamphlet contre les couvents. Diderot, qui n'est pas uniquement un Encyclopédiste, mais qui comprend, en outre, l'art, c'est-à-dire le beau désintéressé, a tout de suite vu l'ècueil d'un pareil sujet : ce n'était pas, il est vrai, une raison suffisante pour qu'il l'évitât complètement ; l'occasion était si belle de tonner contre la réclusion et les vœux monasti- (|ues î aussi a-t-il fait, mais par endroits seulement, œuvre de parti, alors qu'il s'était formellement proposé de ne foire qu'œuvre d'art. Le récit y perd

1. M. Emile Faguet, dans son admirable Uvre sur fe XFT2> siècle.

une qualité qui lui était cependant essentielle pour produire son plein effet sur le lecteur : l'ingénuité. Tel qu'il est pourtant, il ne laisse pas d'intéresser et d'émouvoir dans les passages, de beaucoup les plus nombreux, où c'est le romancier qui parle, non le philosophe.

Maintenant quel était le but de Diderot? Il voulait, par l'histoire vèridique, ou qui nous parût telle, ''des persécutions de toute sorte qu'endure son héroïne, exciter à la fois notre pitié en faveur d'une victime sans tache et notre indignation contre des persécutrices sans merci. Or, ce but, il l'a atteint, du moins en partie. Cette jeune fille qui, malgré son invincible répugnance pour la vie du cloître, s'efforce, dès qu'elle a appris le secret de sa mère et pour ne pas troubler la paix du foyer, de renoncer au monde qu'elle aime et d'ensevelir sa jeunesse et sa beauté, tous les talents et toutes les séductions dont le ciel l'a comblée, dans les quatre murs d'un couvent, et qui, cependant, malgré ses longs jeûnes et ses ardentes oraisons, ne peut réussir à plier son esprit rebelle, comme elle a plié ses genoux, au pied des autels; et, dés lors, les durs traitements qu'elle s'attire par une attitude qui voudrait n'être qu'indépendante et qui, contrastant avec l'entière soumission des autres, paraît scandaleuse; tant de malheurs immérités et (|ue nous sentons devoir être éternels, tout cela nous émeut, parce que tout cela nous est dépeint avec des détails navrants de précision, en une prose chaleureuse et vraiment pathétique : tout lecteur sans parti pris éprouve une grande pitié pour l'innocente et misé-

rable recluse, et c'est bien ce qu'a voulu Diderot. Et, plus tard, quand, sa mère morte, rien ne la retenant plus, si ce n'est son fatal serment, dans cette maison détestée, elle tente, pour en sortir, de faire résilier ses vœux ; lorsque, ne voulant plus, par religion même, rester religieuse et avilir le vêtement qu'elle porte, elle vient déclarer à la supè- ^ rieure son immuable volonté de s'affranchir, nous sommes encore avec elle, parce que ces vœux, nous savons à la suite de quelles violences elle les a prononcés ; nous admirons son courage, parce que Tauteur nous a amenés à penser (pi'il en faut beaucoup pom' oser faire une telle démarche dans la situation de Suzanne ; nous rai)prouvons enfin, même et surtout si nous sommes chrétiens, parce que Pautour a eu le bon goût de lui faire tenir, jusque dans sa révolte ouverte contre la supérieure, un langage exempt d'orgueil et d'impiété, et parce qu'enfin le premier commandement de la religion chrétienne, c'est de ne pas mentir à sa conscience (1).

f Diderot a donc atteint son but ; mais il ne Ta, ; disions-nous, atteint qii'e7i partie : nous plai- ■ gnons, on effet, nous admirons môme Suzanne, mais nous ne pleurons pas sur elle ; et, d'autre part (revirement bien inattendu et qui va directement cette fois contre le but de l'auteur), nous finissons par souhaiter qu'elle reste au couvent. D'où vient cela? c'est que, tout d'abord, les malheurs d'un inconnu peuvent bien nous toucher, mais nous ne pleurons . en somme que sur nos amis, sur ceux que nous

1 Qu'on lise, dans le texte, ces pages éloquentes et dramaUqaes, y malheureusement trop longues pour être citées ici (V. 61-6Î),

lonnaissons bien : or, Suzanne est pour nous, par a faute de l'auteur, presque une inconnue. Diderot lous raconte très au long ses infortunes et ses 'èvoltes; mais il oublie de nous raconter son âme, le qui était pourtant l'essentiel, puisque c'est dans îon âme que doit être le principe même de ses 'èvoltes et la cause intime de ses pires souffrances. 3e cet oubli naissent, au cours du récit, certaines juestions que le lecteur attentif se pose nécessairenent et ne sait comment résoudre : d'où vient donc i cette jeune fille cette insurmontable horreur du cloître? elle est d'un naturel doux, elle a Pâme Dieuse, car personne n'est plus exact à remplir ses ievoirs religieux. Gomment enfin, elle si sensée et ji raisonnable, ne finit-elle pas par comprendre que, d les couvents n'existaient pas, c^est pour des jeunes îlles comme elle, sans fortune et sans foyer, qu^il audrait les inventer ? (1) Que souhaite-t-elle, en effet, ît qu'est-ce qu'elle entrevoit, par delà les murs du ïloître, dans ses rêves de jeune fille, elle qui pourant n^a pas plus goûté les plaisirs du monde [u'elle n'a connu les caresses d'une mère, elle [u^on maltraitait à la maison et qu'on admire, qu'on îhoie et caresse au couvent, dans le premier du noins des trois couvents où elle a séjourné? est-ce >our un fiancé, aimé déjà, ou simplement entrevu, [u'elle veut être libre ? Non, l^auteur a fort habilement évité de mettre au cœur de sa religieuse un mour contrarié, parce qu'alors elle ne détesterait

1. On trouvera la même idée dans un article de M. Blaze de (ury sur « la Religieuse de Schubert et Diderot j>, R. des D. M.* 5 mars 188-2.

plus le cloître pour lui-même, maïs seulement comme un obstacle à son bonheur, et on comprend de reste que ce n'est pas là ce que voulait Diderot. Que lui manque-t-il donc au couvent? est-ce le grand air, la liberté d'aller et de venir à sa guise, de faire, comme on dit, ce qui lui plaît? c'est bien cela seul qu'elle semble, en effet, regretter. Les trois vœux de religion, les vœux dits solennelSj à savoir ceux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, elle n'a aucune peine à les observer. C'est le vœu exigé ^ spécialement des religieuses, le vœu de clôture, i qui la gêne et l' offense et lui est insupportable^ Mais est-il naturel qu'une jeune fille, et une jeune iille de seize ans, ait une soif si ardente de liberté ot n'est-il pas permis de se demander où la mènera, si elle sort du couvent, un si furieux et si indomptable besoin d'indépendance ? Une fois sur cette pente, et faute d'autre explication fournie par Fauteur, le lecteur se laisse aller à penser que peutêtre cette jeune fille, née d'une faute, prend inno- (*emment, pour l'amour de la liberté, je ne sais ijuel goût héréditaire et inconscient des aventures où sa mère s'est perdue ; et on craint ajors que Suzanne, malgré la pureté de son âme et Isa conduite exemplaire, une fois dans le monde, dlpst-à- (lire seule et sans appui, ne finisse par accepW la protection intéressée de quelque M. de Climal^ ou do tout autre séducteur en quête de ces orphelines mal gardées comme était la Marianne de Marivaux et comme sera, hors du couvent, la Suzanne de Diderot. C'est pour toutes ces raisons que le lecteur, disais-je, arrive à souhaiter que Suzanne reste

LE ROMA^;CIER Ivd

au couvent : ce n'est pas la conclusion à laquelle voulait arriver Diderot.

Il a commis une autre maladresse et plus grave encore : les persécutions qu'il fait subir à Suzanne, après nous avoir émus et indignés, par moments nous laissent froids : c'est qu'il les a, dans certai-\ >/ nés pages, accumulées et exagérées à plaisir. Or, sans même savoir ce qui se passe dans les couvents, nous nous disons, même un libre-penseur se dit, que c'est par trop de cruautés, que dévotes tant qu'on voudra et, de même, et autant que voudra 4'auteur, exaspérées par le manque d'air, d'horizon et de liberté, ces recluses sont pourtant des femmes et, comme telles, nous ne pouvons les imaginer incapables de tout sentiment de pitié. Or, ce qu'elles font souffrir à Suzanne est infernal, et, comme dans l'enfer, Suzanne doit renoncer à toute espérance d'apaiser jamais, pas même un seul instant, ces insatiables furies. Une telle barbarie, et si impitoyable, nous met en défiance, et nous disons parfois, précisément ce que voulait, avant tout, éviter Diderot, que l'auteur est, on le voit bien, un ennemi de la religion et des cloîtres, et que son roman ressemble çà et là à un détour ingénieux, à une précaution littéraire par laquelle il fait dire à son héroïne ce qu'il n'a pas osé dire lui-même dans V Encyclopédie. Et ainsi le lecteur est déçu et comme vexé par endroits parce que le romancier, qui parlait seul au début et qui, dans l'intention première et nettement exprimée de Diderot, devait seul garder la parole, n'a pas su jusqu'au bout faire taire le philosophe-

200 LE ROM^VNGIER

11 y a enfin une semblable indécision, il y a presque une contradiction dans la peinture, très brève, de la mère de Suzanne. Cette femme coupable et qui, pour se racheter, sacrifie sa fille à son salut, Diderot a voulu nous la faire condamner et maudire; mais voici que, cédant trop à la facile bonté de son cœur, il nous a dépeint avec complaisance son affreuse douleur après sa chute, et ses cuisants remords, ses angoisses de tous les jours devant son mari qui se tait, mais qui a tout deviné, et alors nous la voyons si malheureuse que nous n'éprouvons plus pour elle, comme le trop sensible auteur lui-môme, qu'une grande pitié. Le principal défaut du roman, c'est donc le manque d'unité, à la fois dans le dessin général du récit et dans la peinture particulière des personnages : ceux-ci sont placés dans des situations émouvantes, disent des mots fins, justes ou touchants (1), mais leurs sentiments ne sont pas assez fondus en un tout coordonné et vivant; leur vie a de belles pages, elle ne forme pas un livre : elle est comme toutes les œuvres de Diderot.

En résumé, il y a dans la Religieuse, de très heureux détails psychologiques : Diderot, par exemple, a très bien raconté, par le menu, les petites tracasseries et les petites cabales que fait naître et qu'exaspère la vie renfermée et le contact de tous les jours, de toutes les heures, entre gens qui ne s'aiment point. En une foule d'endroits, son récit est vivant, passionné et, chose admirable ! point déclamatoire. 11 se prolonge seulement et parfois se

répète, malgré la variété qu'il a su mettre dans la physionomie des couvents que traverse sa Religieuse.

Si on le réduisait d'un bon tiers en supprimant tout entier le portrait de la dernière Supérieure (dans lequel Diderot non-seulement n'est pas le romancier impartial qu'il aurait voulu être, mais n'est plus même le polémiste passionné qui combat sérieusement une institution, parce qu'il la croit, mauvaise; il est simplement un amateur de vilenies) ; si on le réduisait ainsi, et malgré ses taches, le roman ferait une bien plus grande impression. Tel qu'il est, il dénote en tous cas un auteur qui possède des parties tout au moins du véritable artiste : le talent de raconter et le don d'émouvoir.

Nous avons montré ce qu'est, en tant qu'œuvre d'art, la Religieuse ; mais elle est quelque chose de plus, une œuvre de combat, et que Diderot ait d'ailleurs plus ou moins caché son jeu, il n'en poursuivait pas moins un but polémique ; quel était au juste ce but? Sans nul doute, l'auteur est, au fond de l'âme, l'ennemi juré des vœux monastiques, qu'ils soient libres ou forcés; il faut reconnaître pourtant que, sauf en quelques rares passages, ce n'est pas à la religieuse en général, mais seulement à la religieuse malgré soi qu'il nous intéresse ; ce n'est pas, selon les fortes paroles de Bossuet, pour celles « que l'on conduit, mais pour celles qu'on précipite dans le bien », qu'il nous demande notre sympathie et notre pitié. En limitant ainsi son sujet et en le traitant comme il a fait, avec une chaleur et une émotion sincères, Diderot a fait preuve à la fois d'habileté et de géaé-

rositè. Nous n'avons plus ici un Encyclopédiste aux préjugés étroits, qui déclame contre une religion qu'il n'a pas su comprendre, mais simplement un homme qui s'indigne, et qui a raison de s'indigner, à la fois contre la barbare illusion d'une mère qui croit se sauver en immolant sa fille, et contre la déplorable facilité laissée aux parents d'accomplir •ces aWreux sacrifices. Déjà, au siècle précèdent, Bossuet, on le sait, avait blâmé en termes énergiques les vœux contraints, à propos de cette princesse Bénédicte de Gonzague qu'on « avait faite abbesse, sans que dans un âge si tendre elle sût ce qu^elle faisait. » C'était pour assurer, suivant la mode du temps, un plus bel établissement à sa fille aînée, que le duc de Nevers, Charles de Gonzague, voulait faire prendre le voile à cette jeune princesse, et c'était de même, pour éviter des partages de biens dans une même maison, que bien des jeunes filles au XVII® siècle avaient été mises, ou plutôt jetées dans un couvent, comme cette jeune Marie-Blanche de Grignan que Mme de Sévigné appelait « sa bonne petite », et qui dut prendre le voile à seize ans, au grand déplaisir de sa grand'mère. La liste serait longue, si nous la pouvions connaître, de ces pauvres filles qui furent, au xvii® siècle, victimes de l'orgueil d'un père ou de la piété mal entendue d'une mère ; et plus tard, à l'époque de Diderot, les religieuses sans vocation n'étaient sans doute pas rares non plus, je n'en veux pour preuve que ces mots d'un jésuite, le Père Bonhomme, qui devait parler, lui, en connaisisance de cause, lorsqu'il s'écriait : « Il est des. vie-

times infortunées que d'injustes parents sacrifient à l'avantage d'un aîné ou d'une idole. La crainte conduit à l'autel le cœur tendre... ; dès qu'il sentira le joug, il le traînera en esclave ; le regret ne le quittera plus et fera continuellement son désespoir... C'est contre ceux qui abusent de la faiblesse de l'âge pour exercer cette tyrannie que le zèle doit éclater » (1).

De telles paroles dans la bouche d'un Père jésuite justifient l'intention polémique elle-même de Diderot. Et puisque, d'autre part, le roman en lui-même ne laisse pas, malgré des défauts que nous n'avons pas cachés, de produire une sérieuse impression sur le lecteur, peut-être l'œuvre entière de Diderot a-t-elle été, en définitive, comme il le voulait, une œuvre utile. Si l'on peut, en eff*et, lui objecter, et nous l'avons fait nous-même avec insistance, que, pour une très jeune fille sans appui d'aucune sorte comme est sa Suzanne, le cloître est un refuge assuré, il n'en est pas moins une geôle et ne peut être que cela pour les jeunes filles, bien plus nombreuses à coup sûr, qui ne sont pas, comme Suzanne, absolument seules dans le monde et qui, pouvant et désirant à la fois y vivre honorablement, sont pourtant immolées aux intérêts ou à l'orgueil d'une famille. Or, l'effrayante peinture de Diderot est vraie pour celles-là, elle l'est surtout pour celleslà, précisément parce qu'on ne peut leur supposer à toutes l'humeur douce et la piété sincère qu'il a données à Suzanne Simonin, 11 suffirait donc, et la

i. Père Bonhomme : Eloge de V Encyclopédie, p. 73.

sur les grandes routes, on raconte, tout d'une haleine, sans être interrompu ni distrait par les mille accidents du voyage, une histoire d'une certaine longueur?

Remarquez d'abord que Jacques a beau être bavard, encore faut-il que de temps en temps il se repose, ne serait-ce que pour « interroger sa gourde », ce qu'il fait toujours dans les cas difficiles : nous donnerons donc toute l'attention qu'elle mérite à la gourde de Jacques. Ensuite, quand on a chevauché tout le jour, il faut bien qu'on mange le soir et qu'on dorme la nuit dans les auberges, et dans ces auberges on rencontre toutes sortes de gens qui vous racontent toutes sortes d'histoires : tout cela, c'est la vérité même des voyages, or « vérité ! vérité ! » c'est la devise de Diderot. Jacques le Fataliste sera donc une histoire vraie, c'està-dire décousue, ou, mieux encore, faite de mille ot un fils bariolés qui s'échappent sans cesse et se rejoignent on ne sait ni quand ni comment, car le conteur les noue comme il peut et quand il a le temps. La fatalité, ou plutôt le hasard, qui mène Jacques le Fataliste et son maître et leurs chevaux, pousse aussi la plume de Diderot, laquelle va, de même, la bride sur le cou et, comme eux, sans savoir où. Est-il rien de plus naturel, et surtout, ajouterons-nous, de plus naturel à Diderot? « C'est un bon compagnon, disait de lui le président de Brosses, seulement il fit hier dans ma chambre vingt-cinq digressions de neuf heures à une heure ». Au lieu de le tenir enfermé dans cette chambre, lâchez en rase campagne ce causeur sautillant et

sans cesse bondissant sur de nouvelles pistes, voyez-vous combien il va courir de lièvres à la fois ? De tous nos anglomanes du xviii° siècle, c'est Diderot qui était le mieux fait pour nous donner le roman à la Sterne, ce roman à surprises, mais à surprises désagréables, où l'auteur, à tous moments, est interrompu, s'interrompt lui-même et interrompt ses interruptions. Tout ahuri par les innombrables digressions de Jacques le Fataliste, le raisonnable Rœderer s'écriait : « Qui pourrait répondre que quelque jour Phèdre n'interrompra pas son entretien avec Hippolyte pour lui proposer d'aller entendre la Marseillaise?:^ (1). 11 y a, en effet, dans Jacques le Fataliste, des coqs à l'âne tout aussi saugrenus; c'est, répliquera Diderot, pour mieux imiter la nature, laquelle ignore l'art des transitions et ne se pique pas de bien composer. Pourtant, si nous interrogeons le grand naturaliste de l'époque, il nous dira que « si les ouvrages de la nature sont si parfaits, c'est parce que chaque ouvrage est un tout et qu'elle travaille sur un plan étemel dont elle ne s'écarte jamais »; si l'on veut donc imiter la nature, il faut, comme elle, se faire un plan, sinon « la plume de l'écrivain marche sans guide et jette à l'aventure (comme dans Jacques le Fataliste), des traits irréguliers et des figures discordantes. C'est pour cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiquHls parlent ires bien, écrivent mal; que ceux qui s'abandan^ nentaii2^i^(^^^^i^^f^'^^ àe leur imagination, pren-

Page 1