‹ Diderot, l'homme et l'écrivainChapitre 67 sur 76 · Gas. des Beaux-Arts^ 2» période, IV · texte numérisé non relu

Gas. des Beaux-Arts^ 2» période, IV

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qui les ont inspirées, et sans avoir besoin aussi de confronter Diderot avec ceux qui ont parlé, après lui, des mêmes choses que lui. Nous disions, au début de cette étude et quand nous cherchions à établir, par avance, les titres de Diderot à faire de la critique d'art, que des deux sources d'inspiration ou puisaient les artistes de son temps, la nature et Vaiitiquitè, il avait mieux que personne au xvm® siècle (avant Rousseau) observé la nature et qu'il connaissait l'antiquité mieux qu'aucun peintre de son temps : et la présomption tout au moins était qu'il pourrait parler avec quelque compétence des scènes de la nature et de l'histoire qui alors faisaient l'objet de la plupart des tableaux. 11 nous reste à montrer que, dans la pratique, il a souvent pensé juste.

Voyons la nature et, d'abord, le paysage : il dit, à propos de Boucher : « Je vous défie de trouver, dans toute une campagne, un seul brin d'herbe de ses paysages... Et puis il est d'un gris de couleur et d'une uniformité de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance, pour une couche de persil ocupée en carré. C'est un faux bon peintre. Il n'a pas la pensée de l'art, il n'en a que les concetti ». Si Diderot a le tort (il est de sou temps), de trop admirer le paysage dramatique à la Vernet, il a aussi le mérite, qu'on ne saurait trop louer chez un naturaliste tel que lui, de comprendre que le paysage ne doit pas être une imitation exacte et servile de la nature. Déjà en 1748 {Bijouar indiscrets)^ il avait dit : « La nature nous offre à chaque instant des faces différentes. Toutes sont

vraies, mais toutes ne sont pas belles. Or, le beau seul étant l'objet de l'art, il y a une autre règle que l'imitation de la nature ». Il dira i)lus tard, sur le même sujet, ce mot profond : « 11 faut que l'artiste ait dans l'imagination quelque chose d'ultérieur à la nature ». En songeant à Y Antinous et à la Vénus de Mèdicis il se dit qu'on « n'a jamais rencontré dans la nature des figures aussi belles et aussi parfaites », et, en présence d'un très beau site, il le corrige en idée ou le complète et c'est ce qu'il appelle « substituer l'art à la nature ».

Voici ensuite sur la nature animée. Un exemple suffira pour montrer combien Diderot a le sens des attitudes vraies et des gestes naturels. A propos d'un tableau de Vien {Psyché qui vient avec sa lampe surprendre et voir V Amour endormi), il dit : « Les deux figures sont de chair, mais elles n'ont pas la grâce et la déhcatesse qu'exigeait le sujet... Psyché n'est point cette femme qui vient en tremblant sur la pointe du pied... Ce n'est pas assez de me montrer dans Psyché la curiosité de voir l'Amour, il faut que j'y aperçoive encore la crainte de l'éveiller. Elle devrait avoir la bouche entr'ouverte et craindre de respirer... Oh! que nos peintres connaissent peu la nature! La tête de Psyché devrait être penchée vers l'Amour, le reste de son corps penché en arriére, comme il est lorsqu'on s'avance vers un lieu où l'on craint d'entrer et dont on est prêt à s'enfuir, un pied posé et l'autre effleurant la terre. Et cette lampe, en doit-elle laisser tomber la lumière sur les yeux de l'Amour? Ne doit-elle pas la tenir écartée et interposer sa main.

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pour en amortir la clarté? Ces gens-là ne savent pas que les paupières ont une certaine transpa-* rence ; ils n'ont jamais vu une mère qui vient, la nuit, voir son enfant au berceau, une lampe à la main et qui craint de l'éveiller ».

Après la Nature, voici YAiitiquitè : nous n'entendons pas, par là, l'art antique, trop mal connu alors, mais l'histoire de la littérature et de la mythologie anciennes, toutes choses qu'il était utile à un critique d'art de bien connaître, puisqu'on ce temps les peintres, suivant le mot même de Diderot, se jetaient dans la mythologie païenne. Prenons ce tableau mythologique de La Grenée, Bellone présentant à Mars les rênes de ses chevaux : « Où donc, s'écrie Diderot, est le caractère du dieu des batailles?... Comment reconnaître, dans ce morceau, le dieu dont le cri est comme celui de dix mille hommes ? Comparez ce tableau avec celui du poète qui dit : « Sa tête sortait d'entre les nuées, ses yeux étaient ardents, sa bouche entr' ouverte, ses chevaux soufflaient le feu de leur narine et le feu de sa lance perçait la nue... » Et cette Bellone, estce là la déesse horrible qui ne respire que le sang et le carnage, dont les dieux retiennent les bras retournés sur son dos et chargés de chaînes qu'elle secoue sans cesse, et qui ne tombent que quand il plaît au ciel irrité de châtier la terre ?» — Et enfin ceci, plus expressif encore et, comme tantôt, parfaitement justifié, puisque le peintre rappelle, pour son malheur, le poète dont il s'est si mal inspiré, et dont Diderot, qui sait son Homère par cœur, va se servir pour le juger : « Quoi I Cest là

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cette tête majestueuse, cette fière Junon? Vous vous moquez, M. de La Grenèe, je la connais, je l'ai vue cent fois chez le vieux poète. La vôtre, c'est une Hèbè, c'est une Vestale, c'est Iphigènie, c'est tout ce qu'il vous plaira... Et ce Jupiter-là, c'est celui qui ébranle l'Olympe du mouvement de ses noirs sourcis ?

Est-ce que Morphèe ne pouvait être mieux désigné que par ses ailes de nuit ? Et le lieu de la scène où en est le merveilleux et le sauvage? Où sont ces fleurs qui sortirent subitement du sein de la terre pour former un lit à la déesse, un lit voluptueux au milieu des frimas, de la glace et des torrents? Où est ce nuage d'où tombaient des gouttes argentées, qui descendit sur eux et les enveloppa? Vous allez me faire relire l'endroit d'Homère, et vous n'y gagnerez pas. « Le dieu qui rassemble les nuages dit à son épouse : « Rassurez-vous, un nuage d'or va vous envelopper, et le rayon le plus perçant de l'astre du jour ne vous atteindra pas. » A l'instant, il jeta ses bras sacrés autour d'elle. La terre s'entr' ouvrit et se hâta de produire des fleurs... Le père des dieux et des hommes, enchaîné par l'Amour et vaincu par le Sommeil, s'endormit ainsi sur la cime escarpée de l'Ida ; et Morphèe s'en allait à tire d'aile vers les vaisseaux des Grecs, annoncer à Neptune qui ceint la terre, que Jupiter sommeillait. »

Parlerons-nous maintenant des dissertations de Diderot sur la moralité ou l'immoralité de certaines toiles ? Sans nul doute, il se trompe, quand il enseigne que l'art doit prêcher la vertu. Mais a-t-il

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tort aussi, quand il reproche si vivement à Boucher de corrompre les mœurs, et ne devons-nous pas le féliciter hautement, lui, l'auteur des Bijoiuv indUi" crets, d'avoir eu assez le souci de la dignité de l'art pour s'indigner à mainte reprise, et de toute son âme, contre les « petites infamies » d'un Baudouin, par exemple, contre « ces tableaux bons pour de petits abbés, de petites maîtresses, de gros financiers et autres personnages sans mœurs et d'un petit goût... Artistes, si vous êtes jaloux de la durée de vos ouvrages, je vous conseille de vous en tenir aux sujets honnêtes. » Et ainsi d'être lettré, ou même moraliste, en mainte circonstance, cela l'a très heureusement inspiré, bien loin de lui cacher les mérites, même pittoresques, d'un beau tableau.

Et enfin, d'être philosophe, quand on sait toutefois reléguer la métaphysique à l'arrière-plan ou la laisser planer bien au-dessus des réflexions artistiques, cela peut donner, pour parler le langage des peintres, plus d'air et de lointain à la critique d'art; et si Ton voit les maîtres contemporains ne pas craindre de développer, dans un compte rendu de Salons, mainte thèse fort abstraite sur l'idéal ou même approfondir l'Esthétique de Hegel (1), nous n'en voudrons pas non plus à Diderot de rechercher à son tour (sans être plus heureux que ses devanciers, ni peut-être que ses successeurs), ce que c'est que le beau, et d'avoir abordé maint autre problème ardu d'esthétique.

C'est Testhéticien, en tous cas, qui, à l'époque où tant de sculpteurs, confondant deux arts différents,

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