Eug. Guillaume, ihid.^ p
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s'escrimaient à peindre .avec leur ciseau, a tracé, d'une main ferme et en un fragment inoubliable, les frontières qui séparent la sculpture de la peinture : « La peinture ne s'adresse qu'aux yeux. En revanche la sculpture a certainement moins d'objets et moins de sujets que la peinture. On peint tout ce qu'on veut. La sévère, grave et chaste sculpture choisit. Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d'un vase; même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques on voit, en basrelief, des enfants qui folâtrent sur un bassin qui va recevoir du sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité que la sculpture joue. Elle est sérieuse, môme quand elle badine. Elle exagère, sans doute ; peut-être même l'exagération lui convient-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poètes; mai TJeîïïP^^^cTnè&l charge jamais. La sculpture ne souffre, ni le bouffon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. Le marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a très bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture, ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile; et (jue, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n'en est pas ainsi du ciseau qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d'une éternelle
durée, doit avoir fait un choix réfléchi, original et peu commun. Le crayon est plus libertin que le pinceau, et le pinceau plus libertin que le ciseau. La sculpture est une muse violente, mais silencieuse et cachée. »
Tout cela est fort beau, dira-t-on, mais la plus belle esthétique du monde n'apprend pas la peinture et il est certain qu'à tous ceux qui veulent, comme M. Brunetière, que les peintres seuls soient admis à parler des peintres, Diderot ne peut pas répondre : anchHo son pittore. Mais nous pouvons répondre pour lui que si, pour apprécier des tableaux, il fallait en avoir fait soi-mêrne, il faudrait peut-être, suivant le même principe, avoir fait des romans et des drames pour oser critiquer les dramaturges ou les romanciers et, tout de même, être théologien et philosophe pour avoir le droit d'écrire sur Port- Royal (comme Sainte-Beuve) ou sur Schopenhauer (comme M. Brunetière). Admettons, si l'on veut, que le roman et le drame, que la philosophie et même la théologie, que tout cela soit, puisqu'on l'écrit et l'imprime, de la littérature et puisse être regardé, à ce titre, comme gibier de critique littéraire. Mais il n'en est peut-être pas de même de la guerre ou de la diplomatie et dès lors, à un historien qui, de son cabinet de travail, prétend nous raconter des batailles et des négociations diplomatiques, ne faudra-t-il pas lui demander tout au moins d'avoir été quelque chose comme chef d'escadron ou attaché d'ambassade ? En réalité, Thistorien fait ce qu'a fait Diderot : il voit des gens du métier, se fait expliquer le détail des choses et.
comme il a réservé sa libre critique, il sait ensuite exprimer, sur tel grand homme de guerre ou tel diplomate célèbre, une opinion qui peut être tout aussi motivée et qui a bien des chances pour être plus impartiale et plus haute que tout ce que disent d'ordinaire, les uns des autres, les gens du métier. Car, s'il s'agit d'écrire un Salon, quel sera le peintre, je ne dis pas seulement assez exempt de jalousie et de parti-pris, mais assez détaché de ses théories, assez impersonnel (alors que rien n'est plus personnel que la peinture), pour porter, dans ses jugements sur des toiles qui lui auront disputé le prix, ce désintéressement, cette largeur de vues, cette hospitalité du goût enfin, dont est capable celui qui, en jugeant les autres, ne risque jamais de se juger lui-même? On dit que Ingres éprouvait, à l'égard de Delacroix, le même genre de répulsion que certaines femmes ressentent à la vue d'une araignée. Or, il n'y a pas d'artiste qui n'ait son Delacroix et qui, inversement, n'aime chez les autres, surtout s'ils sont morts, ce qu'il croit bien faire lui-même. Qu'on lise, par exemple, le récit d'une de ces conférences de l'Académie royale de peinture et de sculpture, au xvii® siècle, dont M. Brunetière nous dit que « c'est de la critique d'art faite par des artistes cent ans avant que Diderot se soit emparé du genre pour le corrompre. » « A la quatrième conférence la guerre éclata : Mignard, parlant de la Sainte-Famille, de Raphaël, y avait loué particulièrement le maître d'avoir terminé les figures de ses contours sur les parties qui leur servent de fond, sans s'être servi de reflets
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très sensibles. Quelqu'un de la compagnie prit feu là-dessus et déclara que, « bien loin de condamner les reflets dans un ouvrage, ils y devaient être exactement observés; que Titien avait toujours ainsi lait et que cette omission des reflets, dans un tableau de Raphaël, était un manquement qu'on ne saurait excuser...; » aux séances suivantes la discussion ^'envenima. Un peintre, Blanchard le neveu, prit le parti de la couleur contre le dessin..., et Le Brun, au contraire..., la cause du dessin contre la couleur. Les choses allèrent assez loin pour qu'il devînt prudent d'interrompre les conférences » (1). Qu'on nous vante, après cela, les jugements instructifs de Messieurs les peintres sur leur art et sur leurs confrères !
La vérité est que, quand on est un vrai peintre, on est, par tempérament, le contraire d'un vrai critique; et ce n'est pas seulement parce qu'ici, comme ailleurs, celui qui a assez d'inspiration et de fougue pour créer, n'a pas assez de sang-froid pour juger; mais c'est aussi parce qu'un vrai et grand peintre a sa manière à lui de sentir et de voir et que, ce qu'il sent, il le sent si vivement, ce qu'il voit, il le voit si exclusivement, que les sensations et les visions différentes de la sienne ne lui sont pas seulement étrangères, elles lui sont antipathiques, car <îlles semblent contredire ou railler ce qu'il s'attache à exprimer lui-même. N'a-t-on pas accusé Diderot de s'être trop souvenu çà et là de telle remarque ironique ou méchante échappée à quel- ^pi'un de ses amis, à tîochin ou à Falconet, et