Essai sur les règnes de Claude et de Néron, § GXVIII
On sait à quel propos ils se brouillèrent : Diderot pressait son ami, alors retiré à l'Ermitage, de revenir à Paris, ou, tout au moins, d'y envoyer Mme Le Vasseur, trop âgée, disait-il, pour passer l'hiver à la campagne ; il lui conseillait, en outre, d'accompagner sa bienfaitrice, Mme d'Épinay, à Genève. N'avait-il pas enfin écrit, dans (la préface de son Fils naturel) cette abominable phrase : « Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau vivant alors solitaire à l'Ermitage, il est clair que Diderot n'avait pu, dans cette phrase, viser que lui. Et voilà la guerre allumée! Jean-Jacques, bien plus tard, et dans un de ses courts moments de lucidité, a dit le mot vrai sur toute cette ridicule histoire : « Je ne comprends pas aujourd'hui comment j'eus la bêtise de lui répondre et de me fâcher (1). »
Lequel des deux amis eut les premiers ou les plus grands torts? Question délicate et qui, fort heureusement, n'intéresse guère l'histoire des lettres. Il est très difficile, même après une lecture attentive de toutes les pièces du procès, de faire la juste part des responsabilités : les récits de Diderot et de Rousseau, et surtout ceux de leurs amis, ne s'accordent pas entr'eux, quand ils ne se contredisent pas absolument. Qu'on lise, par exemple, l'entrevue de Diderot et de Rousseau, après leur première rupture, dans les Confessions (Partie II, livre IX) et dans les Mémoires de Mme Vandeul : les deux récits se démentent formellement l'un l'autre. Le plus sage, en pareil cas, est de se répéter
i. Confessions, Panie T, Hvre VII.
le mot de Montesquieu : « N'écoutez ni le père de Tournemine ni moi parlant l'un de l'autre, car nous avons cessé d'être amis. » Quand on a lu de près les Confessions^ les Mémoires de Mme d'Épinay, les. lettres de Diderot et celles de Jean-Jacques et qu'on, a essayé de contrôler tous ces témoignages les uns par les autres, on est tout juste aussi avancé que Mme Vandeul, qui disait : « Le sujet réel de leur brouillerie est impossible à raconter : c'est un tripotage de société où le diable n'entendrait rien. » Il appartient cependant au biographe de Diderot de relever en passant le principal reproche qu'ont fait, à notre auteur, Rousseau d'abord et ses nombreux panégyristes après lui. En résumé, le grief le plus sérieux de Jean-Jacques contre son ami, c'est que ce dernier (par exemple, à propos du fameux voyage de Mme d'Epinay à Genève), se mêlait « de ce qui ne le regardait que lui seul », Rousseau. Que Diderot ait été maintes fois, et particulièrement dans ses rapports avec Rousseau, un indiscret ami, cela n'est pas douteux : ce qui ne l'est pas moins, c'est que de tous les torts que puisse avoir un ami envers nous, il n'en est pas qui soit au fond plus pardonnable, parce qu'il n'en est pas qui fasse plus l'éloge de son cœur, que son zèle à nous servir, même malgré nous. Or, ce fut là, de l'aveu même de l'offensé (1), le grand crime de Diderot. « Eh bien 1 répliquait avec raison Diderot, à toutes les susceptibilités de Jean-Jac-
i* Rousseau ne reproche pas auire chose à Diderot dans ses Confessions^ où il s'est donné le temps de méditer sur les c noirceurs » de tous ses ennemis.
ques, quand je me mêlerais encore de vos affaires, sans les connaître assez, qu'est-ce que cela signifierait?... Ne suis-je pas votre ami? N'ai-je pas le droit de vous dire tout ce qui me vient en pensée? » (1).
Sans nous amuser à disculper Diderot de toutes les petites machinations qu'il a plu à Jean-Jacques de lui attribuer dans ses délicieuses et infâmes Confessions (où il nous peint un Diderot sournois et conspirateur : comme il observait bien les hommes, celui qui a tant écrit sur eux !), nous nous contenterons de rappeler que, tandis que Rousseau ne sut pas garder un seul de ses amis (2), il n'était, pour ainsi dire, pas admis, au xviii® siècle, qu'on pût sérieusement en vouloir à Diderot. « Connaissez-vous, disait un jour Diannyère à Condorcet, les détails de la brouille de Diderot et de Rousseau ? — Non, mais Diderot était le meilleur des hommes et, quand on se brouillait avec lui, on avait toujours tort. — Mais vous?... — J'avais tort. » (3).
Il est une autre question, beaucoup plus intéres—
1. Streckeisen-Moultou : Jean-Jacques Rotisseau, ses amis et ses ennemis. Paris, Lévy, 1865, t. 1,280. Mme d'Houdetot eUemême, à ce moment (novembre 1757) très attachée à Rousseau, prend sans hésiter le parti de Diderot: « De tout ceci, mon ami (écrit-elle à Jean-Jacques), voyez ce qu'il y a à conclure : c'est que, loin de savoir mauvais gré à Diderot de ce qu'il a fait» vous n'y devez voir qu'une preuve de plus de son amitié >. {Ibid. I, 371).
2. Diderot à Landois : « Il (Jean-Jacques) sera souvent le tourment de ma pensée; nos amis communs ont jugé entre lui et moi : je les ai tous conservés et il ne lui en reste aucun. » (XIX, 449 .
3. Diannyère : hotice sur Condorcet, 1796, p. 14. Ajoutons que, huit ans après leur rupture, si d'Eschemy essaya de réconcilier Diderot et Rousseau, ce fut sur la demande expresse de
santé pour l'histoire littéraire, et, en même temps, plus facile à résoudre, que soulèvent les rapports de Diderot avec Rousseau : c'est de déterminer la part qui revient à Diderot dans le fameux Discours qui commença la réputation de Rousseau. On connaît le récit des Confessions : dans Pété de 1749, Jean-Jacques va voir son ami, alors en prison à Vincennes. Chemin faisant, il lit, dans le Mercure de France, le sujet mis au concours par l'Académie de Dijon : « Le progrès des arts et des sciences a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les
Diderot : o Je mets les choses au pire, écrivait d'Escherny à Jean-Jacques : pouvez-vous refuser Toubli du passé à un ami de vingt années, que vous avez blessé morlellement et qui vous en prie en vous demandant prâce ? » (23 mars 1765. Streck-Moultou L 181). Jean-Jacques répondit : c Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de Tamiiié, même éteinte; mais je ne la rallume jamais; c'est ma plus inviolable maxime » (Moliers, 6 avril 176"»). L'ours de Mme d'Epinay reste jusqu'à la fin, surtout pour ses amis et ses bienfaiteurs, un ours mal léché.
Il (Rousseau) se connaît finement en amis, Il les embrasse et pour jamais les quit e.
L'ingratitude est son premier mérite :
Par grandeur d'âme il hait ses bienfaiteurs.
Voltaire ; Ixl guei're civile de Genève.
Chant II.
Faut-il compter Diderot lui-même parmi ces « bienfaiteurs j> de Rousseau? Mme Vandeul affirme que son père faisait à Thérèse une pension annuelle de cinquante écus : « cet article était porté sur ses tablettes de dépenses. » Diderot ne fait nulle part, même dans ses plus amères récriminations contre Rousseau, allusion à cette pension annuelle. Le lémoignage de Mme d^Epinay, toujours hostile à Jean-Jacques, ne saurait être invoqué ici. Enfin Taffirmation de Mme Vandeul elle-même ne prouverait tout au plus qu'une chose : c'est que Diderot a pu consigner sur ses lablettes son intention de donner cinquante écuspar an à Thérèse Le Vasseur* On peut compter d'ailleurs que ^ le négligent Diderot oublia plus d'une fois de donner les cinquante écus... quand il les avait.
mœurs? » Aussitôt son imagination prend feu; il se demande qu^auraient gagné, à être plus savants, ses héros favoris, les grands hommes de Plutarque et, plein « d'une agitation qui tient du délire », il évoque, dans une page enflammée et déclamatoire, « la grande âme de Fabricius ». Diderot, disent simplement les Confessions j « m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix ». Diderot aurait fait plus, à ce que racontaient les contemporains : il aurait dissuadé Rousseau de répondre par l'aflirmative à la question proposée et l'aurait ainsi détourné du « pont aux ânes ; le parti contraire, aurait-il ajouté (d'après Marmontel, qui prétend rapporter les paroles mêmes de Diderot), présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit Rousseau après y avoir rjèfléchi un moment, et je suivrai votre conseil » (1). Si tel est, comme l'affirme Marmontel, et comme on le racontait couramment dans le cercle de d'Holbach, « le fait dans sa simplicité », c'est, en définitive à Diderot que Rousseau devrait sa plus grande originalité, laquelle fut, comme on sait, de rompre en visière aux maximes et aux mœurs de son siècle. Ce premier Discours^ en effet, et c'est même là son seul intérêt, affichait nettement la gageure que Rousseau tiendra toute sa vie.
Nous croyons au contraire que c'est Rousseau ([ui a été ici le véritable et seul inspirateur de Jean- Jacques : il n'avait, en effet, pour écrire ses décla-