De Goncourt : LArt au XVIII* siècle, !'• série
peindre la Chasse au Faucon de la même main qui écrivit Dominique et les Maîtres (Tautrefois, qui donc nous dira, car c'est là l'office du critique d'art, ce qu'il faut penser de nos peintres et de leurs tableaux ? Rèpliquera-t-on peut-être qu'on ne demande pas au critique d'art, tel qu'on le conçoit, d'avoir peint la Madone sixtine, et qu'il lui suffit d'avoir tenu un pinceau et brosse quelques toiles vaille que vaille? On s'empare, en effet, d'un regret exprimé par Diderot et on lui fait un crime de n'avoir pas eu, comme il le dit, « le pouce passé quelque temps dans la palette ». Nous accorderons, si l'on veut, que, s'il avait connu, pour l'avoir pratiquée, la technique de la peinture, il eût parfois jugé et parlé un peu autrement ; mais nous ne pensons pas que la physionomie générale de ses Salons eût été transformée par cela seul que, à force de barbouiller des toiles, il aurait réussi à ébaucher quelques croûtes — dont il se serait probablement vengé sur des confrères plus heureux. C'est qu'en effet l'éducation de l'œil est autrement nécessaire que celle de la main à un critique d'art, et même la première seule lui est vraiment indispensable. Or, si Diderot n'a pas l'art de peindre, il a l'art de voir, sur lequel s'appuie l'art de peindre et nous avons montré comment il avait exercé et affiné la sagacité naturelle de son œil.
Aussi, voyez comme il saisit et relève les défauts ou les mérites d'une toile ! comme il est sensible à ce que Delacroix appelle la poésie de la forme et de la couleur ! Et ce qu'il voit et sent et même ce qu'il rêve devant une toile, il sait le dire mieux que
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personne avant lui, artiste ou non, ne l'avait su
dire.
Et d'abord il nous fait voir un tableau ; ce qui paraît assez facile, mais ce qui est, en réalité, aussi difficile à un critique d'art qu'il l'est à un critique dramatique de nous faire assister à une pièce de théâtre. C'est qu'il saisit admirablement, d'un coupd'œU prompt et sûr, l'ensemble d'une toile, sent tout de suite, avec ce don merveilleux du groupement, dont il a même abusé, si chaque chose est bien à sa place et chaque personnage bien à son rang; puis, venant aux détails, il nous fait admirer tel air de tête, naïf ou gracieux, qu'il nous peint à son tour avec cette plume ou ce pinceau qu'il avait « trempé dans les couleurs de l'arc-enciel ; » il loue cette attitude naturelle ou ce geste expressif et il nous le dessine lui-même d'un trait ferme et pittoresque ; poussé par cette chaude sympathie, qui est le fond de son être, il s'intéresse à ces personnages peints cj[ui sont pour lui des vivants, que dis-je? des amis, car il les a vus et aimés dans le monde alors qu'ils étaient revêtus de chair, il les reconnaît tout de suite, tant ils sont vrais; et, peu à peu, entr' ouvrant leurs lèvres, il cause avec eux, naïvement, sérieusement; toujours curieux et indiscret, il nous traduit leur regard et leur sourire, il nous raconte même, tout ému, leurs aventures et le secret de leur âme. Le voici devant le tableau de Greuze, La jeune fille qui pleure son oiseau mort : « La pauvre petita est de face ; sa tête est appuyée sur sa main gauche, l'oiseau mort est posé sur le bord supérieur de la cage, la tète pendante, les ailes
traînantes, les pattes en l'air La pauvre petite!
ah ! qu'elle est affligée ! comme elle est naturellement placée! que sa tête est belle!... oh! la belle main ! voyez la vérité des détails de ces doigts, et ces fossettes, et cette noblesse, et cette teinte de rougeur dont la pression de la tête a coloré le bout de ces doigts délicats!... Mais, petite, votre douleur est bien profonde, bien réfléchie! que signifie cet air rêveur et mélancolique ? quoi ! pour un oiseau ! çà, petite, ouvrez-moi votre cœur! est-ce bien la mort de cet oiseau qui vous retire si fortement et si tristement en vous-même ? vous baissez les yeux, vous ne me répondez pas;... eh bien! je le conçois, il vous aimait... »
Et, encore une fois, que Diderot ait eu tort d'admirer si vivement ce tableau et d'autres semblables, ou même pires, je n'y contredis pas, mais outre qu'ici il avait tout son siècle pour complice de son admiration, ce qui l'excuse bien un peu, quand il se serait trompé plus souvent ou même plus lourdement dans ses critiques, cela n'empêcherait pas celles-ci d'être, dans leur ensemble, par la finesse des aperçus, par la sincérité et la fraîcheur des impressions artistiques, et surtout par cet heoreoi; essai d'une langue si littéraire et si picturale à la fois, une incontestable et une glorieuse nouveauté dans la littérature française.
Et maintenant, si l'on nous reprochait d'avoir trop insisté sur les mérites des Salons, nous pourrions répondre que, puisqu'on n'en veut voir que les lacunes et les défauts, il nous appartenait peutêtre d'en montrer surtout les beautés et d'en âûre
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valoir l'originalité. Nous pourrions dire encore que nous avons aimé, en parlant de Diderot, à nous, souvenir qu'il prêchait et pratiquait l'indulgence dans la critique, qu'il se plaisait à répéter ce mot de Chardin : « De la douceur, Messieurs, de la douceur ! » que « louer était le penchant de son. cœur », et qu'enfin les critiques qui ont pour enseigne à leur boutique, comme Grimm, un houx par trop piquant, il les exhortait à ne pas tant se plaire à condamner et à exécuter les gens, de peur qu'on ne les prît pour « les lieutenants criminels de l'univers ».
Mais nous dirons simplement, parce que cela tranche tout, que lorsqu'on a affaire, en littérature, à un créateur y on ne lui demande pas d'avoir cTemblèe porté à sa perfection le genre qu'il a créé : Diderot donc, si l'on veut, n'est pas un critique d'art parfait, mais il est bien historiquement notre premier grand critique d'art.