CHAPITRE V
Avant d'examiner, dans son ensemble, l'œuvre philosophique de Diderot, il nous faut répondre à cette question que beaucoup se sont déjà posée : Diderot est-il vraiment un philosophe ? Sans doute il n'est resté étranger à aucune des graves questions que le xvin® siè(*le a, sinon patiemment étudiées, du moins très hardiment tranchées, et il n'a manqué lui-môme ni de hardiesse, ni, ce qui vaut mieux, d'originalité dans les hypothèses et les boutades dont il a, de sa main prodigue, semé ses œuvres philosophiques; mais des vues, ingénieuses ou profondes, peuvent faire un Immoriste ou même un penseur distingué ; elles ne font pas un sérieux philosophe. Pour mériter ce dernier titre, il faut savoir, avant tout, s'al)sorber et comme s'enfermer pour un temps dans certaines questions qui ne cesseront pas de vous séduire et que vous ne cesserez pas de creuser. C'est aussi ce que Diderot a su faire. Indépendamment des mille sujets, dans lesquels il n'a foit que des excursions trop rapides pour nous î\rrêter (ot d'ailleurs nous connaissons le dilettante)» il y a, dans le domaine de la philosophie, une province à part où il a su, sinon se fixer, il en était
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incapable, du moins s^arrêter assez souvent et assez longtemps pour la fouiller plus avant que n'a fait aucun de ses contemporains : nous voulons parler de Texplication, ou, comme on dira plus tard, de la philosophie de la nature. Ce qu'il nous faut donc ici interroger, ce sont les études, vraiment réfléchies, qu^il a consacrées à son sujet favori, parce que c'est là seulement que, rassemblant et gouvernant ses pensées, qui partout ailleurs semblent lui échapper, il a donné pleinement sa mesure comme philosophe.
Dans les œuvres que nous allons parcourir, Diderot ramène la philosophie à une sorte de physique supérieure : c'était, encore ici, suivre l'exemple donné, au siècle précédent, par la positive et pratique Angleterre. Déjà sous Charles II, qui avait fait partager à sa cour, voire même aux dames de l'aris- .tocratie anglaise, sa passion pour les baromètres fit les alambics, Hobbes avait réduit toute philosophie à la science de la nature, « à la connaissance des phénomènes et d<:^ leurs lois )>. Le philosophe désormais doit-être un physicien dans le sens antique du mot, c'est-à-dire un physicien qui sait généraliser ses expériences et expliquer leur sens caché ; la philosophie sera, non pas seidement la connaisisance, mais « l'interprétation de la nature ». Ce dernier mot est justement le titre du premier des ouvrages de Diderot dont nous aurons à parler (1)* D'où viejit le monde ? A-t-il été créé, ou existe-t-il de toute éternité ? Quelle est la place de l'homme
1. Les Allemands ont un mot qui définit très bien ce que fui notre Diderot philosophe, c'est le mot Naturforscher.
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dans l'univers, et a-t-il toujours été ce qu'il est aujourd'hui? Tel est Tensemble des questions que Diderot doit, en s'appuyant sur des données scientifiques, s'efforcer de résoudre, puisqu'il prétend construire une philosophie de la nature. Il s'est efl*ectivement posé toutes ces questions, et l'on va voir qu'il avait, plus que personne, au xviii® siècle, la compétence nécessaire pour les traiter.
Remarquons avant tout que nous n'avons plus affaire ici à l'improvisateur : on peut bien improviser, j'entends tirer de son cerveau, sans grandes études préalables, une métaphysique très complète et très séduisante : on n'improvise pas une philosophie de la nature. 11 faut, pour élaborer celle-ci, une lente et sérieuse préparation scientifique. Précisément Diderot avait étudié en détail les sciences physiques, c'est-à-dire celles dont il avait le plus besoin pour philosopher comme il l'entendait : l'on sait, par exemple, qu'il avait été un auditeur très assidu du plus grand professeur de chimie de son temps, de Rouelle. En outre, par ses nombreuses lectures, il se tenait au courant de toutes les découvertes qui devaient illustrer le xviii* siècle. Il possédait donc le fondement indispensable à toute philosophie qui prétend être scientifique : la connaissance précise des faits.
Mais il ne suffisait pas de pouvoir généraliser les faits, il fallait, de plus, si l'on voulait donner une explication vraiment belle, c'est-à-dire vraiment simple, de l'univers, il fallait avoir le génie qui trouve des rapprochements imprévus et pourtant lumineux entre dos faits qui semblent n'avoir rieft
de commun, créer, pour ainsi dire, de ces « centres de lumière », comme il les appelle, qui éclairent d'un même rayon les objets les plus éloignés les uns des autres. Or, cette espèce de divination de la nature, Diderot en était doué à une degré vraiment extraordinaire et Grimm n'a jamais mieux jugé son ami que lorsqu'il a dit de lui : « la qualité rare et peut-être unique de Diderot consiste à apercevoir des rapports entre les sujets les plus éloignés et à les rapprocher dans un clin d'œil. J'avoue que ce talent peut quelquefois mener à l'erreur, comme a la découverte de la vérité, maïs jusque dans ses égarements il est en droit d'étonner et de séduire » (1).
Ainsi, muni d'une solide instruction scientifique, doué d'un esprit génèralisateur et même de cette espèce de double vue qui découvre les rapports secrets des choses, enfin, comme nous en donnerons des preuves, très hardi à déduire de ses principes toutes leurs conséquences extrêmes, ces conséquences dussent-elles choquer le bon sens et la morale courante, Diderot possédait bien les qualités essentielles qui font le philosophe et, en particulier, le philosophe naturaliste. Sans doute quelques-unes de ses généralisations seront terriblement aventureuses; aussi les donnera-t-il pour telles : ce sont les « rêves » d'un philosophe. D'autres fois, la
1. a Le génie, dit lui-même Diderot qui a conscience ici de se définir lui-même, jette sur la nature des coups d'œil généraux et perce ses abîmes ; il a le goût de robservation, mais il observe rapidement un grand espace, une multitude d'êtres i {Encycl., art . Génie),
science de son temps ne lui fournira qu'en petit nombre des faits qui, mieux connus, auraient justifié ses audacieuses hypothèses; mais s'il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas démontré le transformisme, il est tout à fait merveilleux qu'il l'ait, non-seulement pressenti, mais presque défini et formulé. Enfin sa philosophie tout entière vaudra assurément ce que valent toutes les philosophies ; mais il s'en doute bien, car personne n'est moins dogmatique que lui : les systèmes pour lesquels il s'est passionné, il leur est toujours supérieur et, loin de les défendre en croyant, il les juge de haut et les contemple en artiste : n'est-il pas, après tout, un sceptique enthousiaste? Le génie « admire ses systèmes comme il admirerait le plan d'un poème et il les adopte parce qu'ils sont beaux en croyant les aimer parce qu'ils sont vrais. » On peut même lui reprocher de tenir trop peu à ses propres idées : il suffit, pour qu'il s'en méfie, que d'autres les soutiennent maladroitement, comme fit Helvétius, qu'il ne se tint pas de réfuter. De là, il faut bien l'avouer, des variations perpétuelles, parmi lesquelles il est parfois difficile à son biographe ,de s'orienter. Sur quelques-unes des questions les plus importantes de la philosophie, il n'est pas toujours d'accord avec luimême; enfin, selon le livre qu'il vient de lire ou l'adversaire qu'il combat, il a ici toute l'élévation d'un pur idéaliste et là toute la brutalité d'un matérialiste endurci : et à première vue il paraît impossible de saisir ce Prêtée philosophe. Mme Necker qui, dans son salon, l'avait sans doute entendu soutenir avec le même emportement des opinions bien
différentes, lui écrivait pendant qu'il était à Saint- Pétersbourg : « Puisque la philosophie est votre femme, vous ne ressemblez pas à Ulysse : votre Pénélope est partout avec vous; mais prenez garde qu'elle ne détruise le soir l'ouvrage qu'elle a fait dans la journée (1). »
Il serait oiseux de vouloir rajuster en entier cette toile de Pénélope : mais il est possible et intéres- « sant d'en recomposer le dessin principal. Pour cela, pour retrouver et coordonner les idées maîtresses de Diderot, il faut se demander, avant tout, quelles étaient les tendances générales de son esprit, sa façon habituelle d'envisager et partant de résoudre les problèmes qu'il devait traiter en sa qualité de philosophe de la nature. Il nous sera plus facile alors de retracer, dans ses traits essentiels, l'histoire^-tle sa pensée, celle-ci ayant naturellement reflété ses habitudes d'esprit, ses goûts et son tempérament même ; car tel était l'homme, tel sera le philosophe. Nous arriverons par là à savoir, non tout ce qu'a pensé Diderot, mais bien (et cela suffira pour serrer d'aussi près que possible sa philosophie), ce qu'il a pensé le plus souvent et, pour ainsi dire, ce que, étant ce qu'il fut, il devait penser : « en toutes choses, a-t-il dit lui-même songeant à lui comme toujours, notre véritable sentiment n'est pas celui dans lequel nous n'avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus »,
Diderot devait être, en philosophie, et il fut, en