Mme Necker, Mél. et Manuscrits, l
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effet, avant tout, un matérialiste : d'une belle santé, très jovial et passablement libertin, ce n'est pas à la table plantureuse du Baron, ni dans les bras de Sophie, qu'il eût appris à platoniser. Dans sa Réfutation d'Helvétius, ce qu'il reproche surtout à ce dernier, c'est de n'avoir pas vu que « l'organisation » distingue essentiellement les hommes entr'eux; elle distingue en tous cas les philosophes, et Diderot en est un exemple.
Maintenant, un homme ainsi « organisé », placez-le à une époque où tout le monde a le goût et, à certain moment, la manie des sciences physiques et naturelles ; comme « on est toujours, c'est encore lui qui le dit, le philosophe de son temps », un tel philosophe aura, et ce fut bien le cas de Diderot, un grand mépris pour les abstractions et les idées creuses de la métaphysique : « des abstractions ? Il n'y en a point. Il n'y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales, et le langage plus commode... ; on n'a nulle idée d'un mot abstrait ; toute abstraction n'est qu'un signe vide d'idée. » Faites enfin, de ce philosophe, le chef d'un parti qui prétend détruire la religion, et qui doit prendre, par conséquent, le contre-pied de tout ce que la religion défend et propage, c'est-à-dire, des doctrines spiritualistes sur Dieu, le monde et l'âme humaine ; réunissez ces causes et ces influences très diverses, mais qui, s'ajoutant les unes aux autres, mènent, peu à peu, au même résultat, et vous aurez fatalement Tautonr, de plus en plus matérialiste et athée, des ouvrages philosophiques que nous allons résumer.
C'est peu de dire que l'esprit de Diderot s'affranchit et marche avec son siècle : il va plus vite et plus loin que celui-ci, puisque, parti du catholicismie qu'il défend même contre un timide déiste tel que Shaftesbury {Essai sur le mérite^ 1745), il aboutit, en se défaisant peu à peu de son « bandeau », non-seulement à un matérialisme très décidé, mais même à un curieux essai de transformisme qui devance de très loin les progrès des sciences et de la philosophie. {Interprétation de la nature, 1754), Très attentif à observer, à pressentir même les variations de l'esprit public, dans tous les sujets il est, comme nous disons aujourd'hui, toujours au courant et souvent en avance sur ses contemporains. De même qu'il avait prédit à d'Alembert que le règne des mathématiques touchait à sa fin, qu'on allait assister à l'avènement des sciences naturelles (et lui-même, profitant de son conseil, il s'était tourné vers celles-ci) ; de même il s'étonne qu'Helvétius dans son livre sur VHomme (1772), s'attarde à une philosophie qui pouvait être vraie, il y a quelques années, qui est peut-être, dans son fond, sa philosophie, à lui, mais qui, comme toutes choses, ne peut vivre qu'en se transformant. Nul ne s'est transformé au xvni® siècle, nul n'a été en perpétuel progrès sur lui-même comme Diderot. C'est pour cela que sa philosophie est si vivante et si riche d'idées; c'est pour cela aussi que, bien supérieur à ses amis, les Helvétius, les d'Holbach et tant d'autres esprits de son temps, systématiques ou bornés, lui, au contraire, il nous intéresse encore et même il est, par certaines de ses théo-
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ries, si prés de nous qu'il nous parle presque le langage d'un contemporain.
De Bonald disait qu'un déiste est un homme qui n'a pas vécu assez longtemps pour devenir athée. Il aurait dû ajouter : ou qui n'a pas assez de courage pour faire le chemin qui mène de « la religion naturelle » à la religion de la nature, c'est-à-dire, d'un minimum raisonnable de divinité à sa suppression, laquelle est plus raisonnable encore. Diderot, en tous cas, vécut assez longtemps et fut assez courageux pour aller du déisme à sa conséquence logique, l'athéisme. Elargissez Dieu I s'était-il écrié en 1747 (Pensées philosophiques) ^ voulant dire seulement par là qu'il ne fallait pas l'emprisonner dans les temples, mais le voir et l'adorer partout dans la grande nature; seulement il lui donne dèjà^ au sein de la nature, si peu à faire qu'il le trouve avec raison, dés 1749 [Lettre sur les aveugles)^ inutile au savant et au sage. Ainsi, à force d'élargir Dieu, il le disperse et finalement il l'élimine : il sera absent des œuvres philosophiques que nous allons apprécier. La meilleure preuve, en effet, de son existence, c'était jusqu'ici, pour notre philosophe, comme pour tous les déistes, l'ordre qui règne dans le monde et qui suppose un principe ordonnateur. Cette preuve, pense maintenant Diderot, peut suffire à qui ne considère que le monde actv£l où tout est à peu prés aussi bien qu'il peut être. Mais que connaissons-nous, en réalité, même de notre petit monde et surtout que savons-nous de tout ce qui l'a précédé, de « tous ces mondes estropiés et manques qui se sont dissipés, qui se reforment et
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se dissipent peut-être à chaque instant dans des espaces éloignés que nous ne voyons pas? » Où donc était Dieu, ce créateur infaillible, lorsque s'ébauchèrent tant d'êtres informes et de mondes, imparfaits? « philosophes, s'écrie avec une amère éloquence, à la fin de la Lettre sur les aveugles, Saunderson, (c'est-à-dire Diderot qui, comme son aveugle, ne voit pas Dieu), ô philosophes! transportez-vous avec moi sur les confins de cet univers au-delà du point où je touche et où vous voyez, des êtres organisés; promenez-vous sur ce nouvel océan et cherchez, à travers ses agitations irrégu— liéres, quelques vestiges de cet être intelligent,, dont vous admirez ici la sagesse. »
C'est ainsi que Diderot agrandit toujours plus son horizon; après être sorti du temple, pour promener plus librement sa pensée dans l'immense nature, il essaie, par un suprême effort d'imagination, de s'élancer à travers le temps et l'espace, vers lesmondes inconnus ou évanouis, et ce n'est plus seulement tout ce qui est, mais tout ce qui a été qu'il veut comprendre, et dont il va tenter de faire la cosmogonie. « Le système universel de la nature, voilà, dit-il, le plus grand objet que puisse se proposer l'intelligence humaine. » C'est aussi l'objet qu'il s'est hardiment proposé lui-même dans ses trois plus remarquables essais philosophiques : les Pensées sur Vlnterprètatioji de la nature (1754), le Rêve de d'Alembert (1769), et la Réfutation de T ouvrage d'Helvélius, de V Homme (1773-1774). Essayons donc de dégager de ces trois essais et de reconstruire, en un résumé aussi bien lié que pos-
sible, la philosophie naturelle de Diderot : le second de ces essais développe le premier, et tous les deux sont corriges ou complètes par le troisième : ils expriment, à eux trois, la pensée philosophique de Diderot, dans ce qu'elle a de vraiment personnel.
Affranchi des superstitions religieuses, puis, par un nouveau progrès, dégoûté peu à peu des abstractions métaphysiques, Tesprit de Diderot a atteint « l'âge positif. » La philosophie, c'est désormais, pour lui, la physique expérimentale et « la véritable richesse du philosophe, ce sont les faits. > Mais les Anglais, Bacon et Locke, ses maîtres, avaient dit cela avadit lui, et c'est aussi à cette conclusion réaliste, qu'aboutissait la philosophie, de plus en plus scientifique et utilitaire, de notre xviii® siècle. Diderot ici reflète simplement, il résume tout au plus, en formules nettes et hardies, l'esprit de son temps.
C'est quelque chose assurément de proclamer, comme il le fait, après les hypothèses aventureuses d'un Descartes et d'un Malebranche, Timportance souveraine des faits : l'essentiel toutefois est de trouver des faits intéressants; or, c'est ici, c'est dans la manière dont il veut qu'on interroge la nature, que Diderot commence à se montrer original. Sur la méthode expérimentale et sur ce qu'il appelle « les lois de l'investigation », il a des vues profondes qui sont aux fantastiiiues recettes baconiennes ce que l'esprit scientifique est à la charlatanerie. Sans doute il sait et s'approprie le célèbre mot de Bacon sur la stérilité des causes finales ; il
veut, comme lui, qu'on abandomie le pourquoi, pour ne s'occuper que du comment, attendu que « le premier se tire des êtres, tandis que le second se tire de notre entendement »; or, je vous le demande, « que m'importe ce qui se passe dans votre tête? que m'importe que vous cherchiez une cause qui meuve la matière? Vous ferez de la métaphysique tant qu'il vous plaira; moi, je suis physicien et chimiste ». Mais il sait aussi que ce n'est pas par l'observation pure et simple qu'on arrive à bien comprendre comment agit la nature; il faut, de plus, savoir poser à celle-ci des questions intelligentes et, s'il se peut, ingénieuses, car il n'y a que des esprits naïfs comme Helvétius pour se figurer que les plus belles découvertes sont dues au hasard. Elles supposent, au contraire, non-seulement de longues études préalables, mais encore « le pressentiment » de ce qui doit être, cet esprit de divination par lequel « on subodore des procédés inconnus, des expériences nouvelles, des résultats ignorés. » Personne, avant Diderot, n'avait si bien compris ni si heureusement défini ce qu'est au fond le génie scientifique et, pour montrer d'un mot combien ici il devançait son époque, on peut dire que ce qu'il a pressenti lui-même dans des passages semblables à celui que nous venons de citer, ce n'est rien moins que les profondes idées de Claude Bernard sur la méthode expérimentale.
Diderot a nettement déterminé l'objet de sa philosophie : les faits; il a ingénieusement décrit sa méthode : l'expérience; mais bien étudier un tel objet avec une telle méthode, c'est-à-dire, bien
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expérimenter les faits, c'est faire seulement œuvre de savant : or, Diderot est, quoiqu'il en dise, autre chose que physicien et chimiste; il est philosophe et il a, comme tel, construit son système ou, pour parler comme lui, il a écrit son poème du monde. Qu'a donc d'intéressant et surtout d'original le poème philosophique de Diderot?
Il est logi(iuo et poétique à la fois : il est l'œuvre d'un penseur et très conséquent et très ingénieux. Les faits une fois « recueillis », il s'agit de les « lier », si l'on ne veut pas seulement observer, mais interpréter la nature; et il faut ensuite remonter, par des généralisations de plus en plus hautes, jusqu'à une synthèse cpii embrasse tout l'univers, jusqu'à « la grande chaîne ({ui lie toutes choses. > Il n'y a pas, en effet, de vraie philosophie sans « ridée du tout. » ]\Iais comment T univers sera-t-il unifié et, pour ainsi dire, simplifié par la pensée? Considérez la matière : elle est, elle doit être une, car pourquoi imaginer, comme Ta fait Descartes, deux substances absolument différentes, la matière et l'esprit, sans lien entr'ellcs, sans passage possible de l'une à Tautre? N'est-il pas plus simple, c'està-dire, plus conforme aux démarches de la nature, d(î supposer une matière unique, laquelle sera nécessairement « ou toute vivante ou toute morte. » Et, comme la vie existe, c'est que la matière, toute matière est « sensible. » Maintenant que la matière se subtilise de plus en plus et vous aurez finalement la pensée. « Voyez-vous cet œuf? C'est avec cela i[\\\m renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. » Si la matière est animée
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et (le toute éternité, ne suffit-elle pas à expliquer ou, ce qui revient au même, à produire le monde? « Soyez logique et ne substituez pas à une cause qui est (la matière sensible) et qui explique tout, une autre cause (Dieu), qui ne se conçoit pas, dont la liaison avec Teifet se conçoit encore moins, qui engendre une multitude infinie de difficultés et qui n'en résout aucune. » Mais s'il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'àme immortelle : « Cela est triste, mais nécessaire » A cet être (Dieu), « d'une nature contradictoire (inétendu, par exemple et occupant (le l'étendue), je substitue la sensibilité, qualité générale et essentielle de la matière... Il n'y a plus qu'une substance dans l'univers, dans l'homme, dans l'animal. La serinette est de bois, l'homme est de chair ; mais l'un et l'autre ont une même origine et une même fin. »
Mais si la matière est homogène, comment alors expliquer la différence des êtres qui peuplent l'univers? Dans ce drame si varié et si ordonné à la fois que joue de toute éternité la nature, si Diderot a supprimé le divin chorège, il n'a méconnu ni la distinction des êtres, ni l'unité de plan et d'inspiration. Ici encore il observe les faits en physicien, mais pour les interpréter en philosophe, ou, mieux encore, en penseur audacieux qui ne craint pas de prêter et comme d'imposer à la nature les idées directrices f|ue lui ont suggérées à la fois ses lectures et son imagination de poète. Cette matière, partout la même, supposez-la contintœ, comme l'expérience vous y autorise : considérez, par exemple, même parmi les vivants, qu'on pourrait croire isolés les
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uns des autres, considérez cet essaim d'abeilles : « voyez, à rextréraitè de cette branche d'arbre, comme ces petits animaux sont tous accrochés parles pattes les uns aux autres... Eh bien! le monde ou la masse générale de la matière, c'est la ruche ». La sensibilité étant commune à tous les êtres, les met en contact les uns avec les autres et vous avez ainsi de ces unités vivantes, qu'on appelle des provinces et des nations. Cependant, objecterez-vous, les nations se séparent et se distinguent dans le monde, comme les espèces dans la nature : la continuité absolue, ce serait la confusion absolue. Fidèle à son principe très philosophique de l'unité d'explication, Diderot, après avoir supposé la continuité de la matière dans l'espace, imagine la continuité de la forme, d'une forme première tout au moins, modèle de toutes lea autres, dans le temps : Jes espèces différentes ne sont que les reproductions variées d'un animal primitif, prototype de toutes les formes vivantes et le monde entier, conformément à cette loi générale,. n'est, à travers le temps et l'espace, qu'un même phénomène indéfiniment diversifié (1). Donnez, en effet, à la matière sensible tout le temps qu'il lui faut pour réussir dans les innombrables combinaisons qu'elle opère tour à tour et vous comprendrez qu'elle ait pu, livrée à elle-même et aprë» mille et mille essais infructueux, arriver enfin à créer le monde tel que nous le contemplons aujonr-
1. Nous ne développons pas ici en détail les idées tranifor^ mistes de Diderot ni leurs rapports arec le darwinisme, m point ayant été traité déjà, et d'une façon définitive, par MM. Gaio et.
Janet.
d'hui. Et ne dites pas qu'il est a priori impossible que la matière aveugle ait pu produire un monde si ordonné; car la Henriade elle-même peut être le résultat de jets fortuits des caractères de l'alphabet, à condition que la quantité des jets soit infinie.
Enfin, ce que nous avons dit des nations et des espèces, appliquez-le, et très exactement, à Vindividii et pensez encore une fois à l'exemple, si heureusement choisi, d'un essaim d'abeilles : « voulezvous transformer la grappe d'abeilles en un seul et unique animal? amollissez les pattes par lesquelles elles se tiennent : de contiguës qu'elles étaient, rendez-les continues. Entre ce nouvel état de la grappe et le précédent, il y a certainement une différence marquée : à présent, c'est un tout, un animal un et auparavant ce n'était qu'un assemblage d'animaux. Eh bien ! tous nos organes ne sont de même que des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générales. » Un individu, c'est donc une petite république d'animalcules étroitement, indissolublement unis, c'est une société animale.
Ce groupe d'atomes vivants est continu dans Vespace : et dés lors toutes les fibres sont en contact les unes avec les autres ; à leur commune « origine, » elles produisent une « harmonie > qu'on appelle la conscience. Elles sont continues dans le temps : et dès lors les sensations se touchent, elles s'enchaînent les unes aux autres et par là, elles donnent naissance à la mémoire et à ce qu'on appelle Videntité, qui n'est que la mémoire de nos
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sensations antérieures. La volonté elle-même, qu'est-ce autre chose que la « dernière impulsion <lu désir ou de Taversion, le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis sa naissance jusqu'au moment où l'on est? » Délinition discutable, si l'on veut, mais profonde et que Kant développera à sa manière. Il y a, « dans l'homme qui réfléchit, un enchaînement d'idées, » et il y a, de même, « dans l'homme qui agit, un enchaînement d'incidents, <lont le plus insignifiant est aussi contraint que le lever du soleil... Je veux n'est qu'un mot... la liberté n'est qu'un préjugé. »
Telle est, ramenée à ses traits essentiels, non point certes la philosophie avouée de Diderot, celle qu'il débitait, par exemple, en tirades emphatiques aux lecteurs de VEncyclo2)cdie ; — cette philosophie-là est trop prudente, tranchons le mot : elle est trop menteuse pour nous intéresser ; — mais telle est, croyons-nous, la pensée vraie et définitive do Diderot sur les grands problèmes philosophiques ([u'il a essayé d'approfondir en divers temps, et ilans difl'érentes parties de ses œuvres. Nous n'entreprendrons pas de discuter (les philosophes l'ont <lèjà fait et le referont tant de fois encore!) les solutions très nettes, auxquelles s'était arrêtée sa pensée. N'est-il pas plus intéressant de dégager, de toutes (•es réflexions philosophiques, ce qu'elles ont à nous apprendre sur la force et la tournure d'esprit, et peut-être même sur le caractère de leur auteur?
Le seul fait d'avoir pu parler de « la philosophie ^le Diderot », et de l'avoir systématiquement déduite en coordonnant simplement des idées qui sont toutes
siennes, montre déjà que ces idées s'enchaînent i très logiquement les unes aux autres : nous avions I besoin de cette preuve, et elle est, selon nous, dècii Ifeive, pour pouvoir affirmer que l'esprit, d'ordinaire i sautillant et capricieux de Diderot, était très capa- [ ble de suite, et pouvait être très conséquent ; qu'il [ savait très bien, en philosophie, tout en poussant j des pointes à droite et à gauche, dans les sciences
les plus diverses, se souvenir de son point de ) départ, rester fidèle à sa méthode ordinaire, et se i faire ainsi une doctrine ésotérique, une doctrine de
derrière la tête, parfaitement cohérente et parfaite- 1 ment une. 11 est certainement plus systématique, et 3 par conséquent plus vraiment philosophe que Rouss seau, lequel est à la fois trop raisonneur pour les
- croyants et trop sentimental pour les philosophes. e La philosophie de Jean-Jacques, s'il en a une. Si disait dédaigneusement Diderot, est de pièces et de (' morceaux. Il accusait encore l'auteur de Y Emile, s de flotter de l'athéisme au baptême des cloches. t Diderot, lui, est un athée décidé et, comme le lui
- reprochait Mme Necker, un athée incurable. A t soixante ans, il appellera Dieu « une mauvaise . machine dont on ne peut rien faire qui vaille. » Si
l'on peut blâmer Diderot d'avoir parlé de Dieu en de si mauvais termes, il faut certainement le louer de ce que, étant le matérialiste que nous avons dit, il a conclu nettement à l'athéisme. Plus un, tout à l'heure, et plus consistant que Jean-Jacques, il est maintenant plus hardi et plus logique que Voltaire, qui s'arrête à moitié chemin du doute, et n'ose supprimer Dieu, par peur des conséquences. Le loyal
athéisme de Diderot n'est-il pas préférable au déisme politique et boiteux de l'auteur de Candide, et ne vaut-il pas mieux déclarer le ciel vide, que d'y loger un mécanicien maladroit (le monde du docteur Pangloss étant on ne peut plue mal fait), ou de placer là-haut un gendarme, pour faire peur aux naïfs et empêcher les domestiques de voler le seigneur de Ferney?
Il est pourtant une divinité, le mot n'est pas trop fort, que proclame et qu'adore Diderot : c'est la Nature. Un autre que lui, et c'est même sa gloire la plus incontestée et la plus pure, a donné aux hommes du xviii* le sentiment de la nature : mais c'est ce qu'on a nommé, assez mal d'ailleurs, les beautés de la nature, le lever du soleil, la fraîcheur des lacs, l'agreste poésie des montagnes, en un mot, c'est uniquement la nature pittoresque qu'a révélée à ses contemporains le peintre immortel des Charmettes et de la Meillerie. Seul, au xviii* siècle, Diderot a vraiment compris et senti la nature sous toutes ses formes, la nature au sens large, au sens infini du mot cosmos. Et c'est là ce qui fait l'originalité poétique de sa philosophie. C'est aussi ce qui fait, en définitive, l'unité de ses œuvres et, on pourrait presque ajouter : de sa vie même. Nul n'a été, au xviii'^ siècle, malgré certaines emphases de pensée et certains procédés très affectés de style, plus naturel au fond, je veux dire : plus près de la nature, que Diderot. C'est son génie prime-sautier, bien plus (jue le génie correct et froid de Buffbn, qu'il fallait comparer à la nature, car il en égale presque la fécondité inépuisable et désordonnée»
les soudaines révoltes et jusqu'aux naïves impudeurs. Il trouve tout simple, par exemple, d'expliquer à sa fille la différence des sexes; et, de même, s'il est ramené, sans cesse, dans ses œuvres, à l'acte de la génération, ce n'est pas seulement par libertinage d'esprit, c'est aussi, c'est surtout parce que cet acte-là est en somme l'acte naturel par excellence, puisque sans lui la nature cesserait d'être. Ce qui est naturel est à ses yeux légitime et presque sacré. « Nature, souveraine maîtresse! » s'écrie-t-il avec un parfait accent de sincérité, et de même qu'il regrette la nature primitive et la préfère aux lois artificielles et importunes de la société : « combien nous sommes loin de la nature et du bonheur! » de même, il l'invoque et l'oppose aux régies et aux conventions théâtrales qui sont les entraves du génie; de même enfin, il en fait l'objet principal et le centre de sa philosophie. Ce qui n'était ainsi, pour les autres Encyclopédistes, qu'un vain mot et tout au plus une idée fausse de l'esprit, je veux parler de ce fameux état de nature, était réellement pour Diderot, comme on dit aujourd'hui, un état d'âme, une intuition vive et presque une divination des choses primitives.
11 se fait, en effet, par la pensée, et sans trop de peine, étant resté primitif lui-même par tant de côtés, le contemporain des premiers hommes et même des premiers êtres vivants. 11 croit quelque part que les faunes ont bien pu être « réels » ; il épie et surprend à l'œuvre la grande ouvrière qui apprend à mesure qu'elle crée : il nous dépeint alors et peu s'en faut qu'il ne chante, comme ont
fait dans l'antiquité Empédocle et Lucrèce, les premières et informes ébauches de l'universelle Créatrice : Rerum natura creatrix. C'est avec raison que MUe de Lespinasse s'amusait à le comparer aux philosophes de l'antiquité : il est naturaliste, en effet, au sens philosophique et poétique à la fois où ils le furent. Qu'on se rappelle l'exclamation mélancolique d'Heraclite en présence de l'éternelle mobilité des choses : « Hélas! tout change; l'homme ne passe pas deux fois le même fleuve. » Combien plus émouvante et plus poétique est cette image, déjà citée, de la fragilité universelle : « Est-il rien de plus insensé qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des astres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'abandonne! »
Sans doute, d'autres que Diderot, et avant lui, avaient entrevu et même essayé de démontrer scientifiquement quelques-unes des idées sur lesquelles repose sa philosophie naturelle et d'où devait naître un jour le transformisme; mais ils n'avaient pas su en former, comme Diderot, un système à la fois cohérent et vivant. S'il a réussi à faire de sa philosophie un tout bien lié, c'est parce que, de même qu'il n'avait, en abordant la nature, aucune de ces fausses pudeurs qui empêchent de lever tous les voiles, de même il n'eut aucun scrupule à tirer toutes les conséquences des principes une fois admis ; il s'était promis, dit-il, et il s'est tenu parole, de « ne pas s'en laisser
imposer par les mots. > On se rappelle la devise qui lui a dicté ses réformes dramatiques : Nature ! Vérité I C'est aussi celle qui inspire toute sa philosophie : c'est parce qu'il a aimé la nature et la vérité pour elles-mêmes, c'est parce qu'il a poursuivi la première sous toutes ses formes et suivi la seconde dans toutes ses conséquences, que son siècle a eu pleinement raison de l'appeler « le Philosophe. >
Mais ce philosophe, tout entier à l'observation-) ^ des phénomènes naturels, aurait-il oublié, comme^ il le semble à première vue, que le problème der- \ \ nier et le couronnement obligé de toute philosophie, même naturaliste, c'est la morale? car, même pour le philosophe de la nature, l'homme, s'il n'est pas le but suprême, est, tout ou moins, l'être le plus parfait, l'œuvre la mieux réussie de l'univers; et, par conséquent, la science qui s'occupe de régler l'activité de cet être est bien la science la plus élevée et comme le dernier mot de la philosophie. Quelle sera donc la morale du naturalisme, tel que Ta enseigné Diderot? Evidemment, la morale naturelle. Mais qu'est-ce encore que la morale naturelle? A cette question, la plus grave à la fois et la plus embarrassante qui soit au monde, Diderot a répondu, selon nous, par le Neveu de Rameau.
On a souvent et nous avons nous-même exprimé le regret qu'il ne nous fût pas donné de connaître rétincelant causeur que fut Diderot : mais le voilà, le monstre lui-même et le voilà dans un de ses plus beaux moments, car jamais le démon qui Tagite ne l'a mieux inspiré. On peut se le figurer, au
milieu de ses amis, chez le baron d'Holbach, après un abondant souper : il a rencontré dans la journée un de ces originaux dont il raffole, il a eu avec lui un entretien étrange auquel il pense encore et il a cet air rêveur qu'il prend parfois quand il suit, même en compagnie, le fil de ses idées. Il ne pourra parler, à son ordinaire, que de ce qui l'occupe tout entier. Mais voici qu'un mot, une question d'un des convives l'a subitement « électrisé >, et aussitôt il revoit son bizarre interlocuteur de la journée, car il faut, pour que son imagination prenne tout son essor, qu'il parte d'un fait ou d'un personnage réels ; seulement ce pauvre diable en haillons, qu'il a rencontré, et qui n'était probablement qu'hétèroclyte et effronté, il le grandit jusqu'à en faire un type inoubliable, une espèce de Diogéne avec des éclairs de génie, qui l'attire et le repousse tour à tour, qui le ravit par ses amusants paradoxes et l'épouvante par les hardiesses de sa brutale, de son irrésistible logique.
Et inconsciemment, comme enivré et séduit par sa propre création, il s'identifie peu à peu avec le personnage, il épouse ses idées, tant elles sont franches et bien déduites, ou plutôt il lui prête les siennes, il les pare de son éloquence et les enflamme de sa verve, si bien que par endroits ce n'est plus Rameau, c'est Diderot lui-même qui est devant nous et qui nous dévoile, avec une effrayante candeur, ses plus secrètes pensées sur le vice et la vertu et toutes les audacieuses théories morales qu'il avait jusque-là à peine ébauchées par peur de leurs conséquences. « Il y avait, dans tout ce
qu'il disait, beaucoup de choses qu'on pense, mais qu'on ne dit pas ». Et ainsi, l'étonnante conversation qu'il a eue dans la journée, il la refait à sa manière, absolument comme il refait les livres qu'il a lus : de même qu'il se substitue d'ordinaire à l'auteur qu'il vient de quitter, il prend ici la place de son interlocuteur et, pour le bien comprendre, là où le texte dit : le Neveu de Rameau, c'est bien souvent Diderot qu'il faut lire et là où il a écrit : Moi, il faut entendre un auditeur quelconque qui n'est là que pour lui permettre de reprendre haleine et pour raviver sa verve par ses vertueuses objections. A coup sûr. Rameau, ce n'est pas tout Diderot, mais c'est lui ou presque lui par bien des côtés : prenez le Diderot bohème, que nous avons vu trafiquant de sa plume pour vivre et pour payer les toilettes de Mme de Puisieux, enseignant les mathématiques, qu'il n'entend pas, et escobardant le plus d'argent qu'il peut à frère Ange ; laissez-le complètement livré à cette « mauvaise société » qu'il fréquenta dans sa jeunesse et n'ôtez de son chemin qu'une seule personne, son brave homme de père, qui lui donna, dès l'enfance, des principes et des exemples d'honnêteté : que fût devenu Diderot, sinon un second Rameau? et ainsi, tandis que les auteurs peignent d'ordinaire, dans leur héros, ce qu'ils auraient rêvé d'être, Diderot a peint, dans le sien, ce qu'il aurait pu être et même ce qu'il a été à moitié dans ses mauvaises années.
Aussi se reconnaît-il, par moments, au physique et au moral, dans cet énergumène « doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination sin-
gulière, d'une vigueur de poumons peu commune »; lui aussi, il flit un temps où il n'était pas plus € COSSU ; un temps où il allait au Luxembourg, en été, en redingote de peluche grise, èreintèe par un des côtés, avec la manchette déchirée, les bas de laine noirs et recousus par derrière avec des fils blancs. » Et il fut un temps où, dans sa tête aussi, « les notions de l'honnête et du déshonnéte étaient étrangement brouillées » ; que ne conseille pas la misère ? « La voix de la conscience et de l'honneur est bien faible, quand les boyaux crient. » Est-ce ici Diderot, est-ce Rameau qui parle? et Diderot tressaille par moments, comme s'il entendait l'écho de sa propre voix; après avoir dit si souvent de lui-même que la postérité se demanderait s'il avait été sage ou fou, il contemple ce profond et cet éloquent « archi-fou » avec je ne sais quelle complaisance douloureuse, comme un enfant qui se regarderait avec un curieux effroi dans un de ces miroirs qui grossissent les traits et font grimacer. Mais il y a plus : Rameau n'est pas seulement, par ce qu'il y a d'instinctif et de primitif en lui, comme une ébauche, heureusement imparfaite, et un exemplaire enlaidi de ce que fût un moment Diderot ; il est encore; par ce qu'il a acquis, par ses réflexions et ses raisonnements intrépides sur le bien et le mal et sur les prétendues vertus sociales» car il est philosophe à sa manière ; il est encore, dis-jo, la morale même de Diderot, la morale naturelle mise en pratique, très brutalement sans doute et sans souci des nuances et des compromis nécessaires, mais enfin avec une logique rigoureuse.
implacable, et c'est là ce qui donne un nouvel attrait, plus inquiétant et plus tragique encore, à la franchise de sa parole et de sa conduite. Tout ce qu'il dit et fait, c'est la réponse à cette redoutable question : un homme très intelligent, doué de pas— sions violentes, exempt de tous les préjugés de la morale courante, qui est resté ou, ce qui est pire, qui est devenu cet homme de la nature rêvé par les philosophes, un tel homme, jetez-le brusquement dans cette société qu'ont faite les traditions et les coutumes reçues, que va-t-il devenir ? Ou mieux encore : ôtez à la société actuelle tous ses"^ préjugés près de vingt fois séculaires, y compris les préjugés moraux, et ramenez-la à la pure nature ; à la place de ces lois et de ces mœurs inventées par les hommes, donnez-lui pour uniques guides, les purs instincts, que sera cette société, que sera une société de Rameaux? --'
A cela le dialogue de Diderot nous répond sans ambages : « boire de bons vins, se gorger de mets délicats, avoir de johes femmes, se reposer sur des lits bien mollets; excepté cela, le reste n'est que vanité. — Mais c'est qu'il y a des gens qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus précieuse. — Ce sont simplement des gens bizarres : on ne naît pas avec cette tournure d'espritlà, on se la donne, car elle n'est pas dans la nature. Ne me vantez donc pas certains principes généraux de je ne sais quelle morale que les gens ont sans
cesse à la bouche et que personne ne pratique
Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes les conditions se dévorent dans la société...
La Deschamps autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier et c'est la femme de modes et Tescroc qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela, il n'y a que l'imbécile qui soit lésé sans avoir vexé personne... Pour moi, j'aurais été vertueux, si la vertu avait conduit à la fortune; on m'a voulu ridicule et bouffon et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais; et quand je dis : vicieux, c'est uniquement pour parler votre langue, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que ce que vous appelez vice, moi je l'appelle vertu. »
Diderot lui-même avait dit expressément : «il n'y a qu'un devoir au monde, c'est d'être heureux. » Et Rameau, très conséquent, comme il s'en vante, fait son devoir, c'est-à-dire, son bonheur, comme il l'entend. « Vous croyez, vous autres (honnêtes gens), que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un tour d'esprit romanesque que nous n'avons pas.... Moi, par exemple, je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels; il serait bien singulier que j'allasse me tourmenter comme une âme damnée pour me bistourner et me faire autre que je suis... Ainsi donc, bonne table, bon lit et de l'argent... et vive la sagesse de Salomon! »
Est-ce à dire qu'il faiUe renoncer pour jamais à fonder, sur les ruines de la morale religieuse, une morale naturelle autre que celle des polissons tels que Rameau? Diderot n'a pas posé le problème d'une façon aussi générale et absolue. Il s'est
demandé seulement ceci : si l'on ôtait à l'homme du XVIII® siècle, avec sa religion, sa croyance à une morale qui jusque-là a dépendu de cette religion, et surtout, si on le dépouillait de toute foi, même morale, non peu à peu, mais brutalement, et sans avoir eu le temps de rien mettre à la place, pas même « une bonne éducation » de la volonté, alors qu'adviendrait-il de cet homme ainsi désemparé, supposé qu'il eût, en revanche, une logique effrénée comme ses passions? C'est là, pensons-nous, la question redoutable qui est au fond du Neveu de Rameau. Et cette question, si Diderot ne l'a pas péremptoirement résolue (on voit bien qu'il recule devant les cyniques conclusions de Rameau), il l'a du moins posée et discutée avec la pressante dialectique d'un vrai philosophe, et aussi, et par-dessus tout, avec l'éloquence emportée et la verve éblouissante d'un grand artiste. (1)
1. Cette question, de la morale naturelle, sera reprise et discutée plus à fond, à propos de d'Holbach, dans nos Encyclopédistes.