Diderot, III
pas seulement approuvé, mais conseillé le premier paradoxe de Rousseau, on en pourrait seulement conclure qu'il ne fit que pousser celui-ci dans le sens où ne l'inclinait que trop son propre génie» C'est, en résumé, toute sa vie antérieure, c'est son caractère et sa tournure d'esprit qui, bien plus que Diderot, firent de Jean- Jacques le censeur à demi convaincu de son siècle et comme l'insulteur, tour à tour hypocrite ou inspiré, de la plupart de ses contemporains, et, ne l'oublions pas, des encyclopédistes encore plus que des croyants.
Grimin et Mme d'Epinay.
Le meilleur ami de Diderot, « l'ami de son âme », c'était Grimm. Le philosophe et le critique se. lièrent vraisemblablement vers la fin de 1749 ou au commencement de 1750, c'est-à-dire peu de temns après l'arrivée de Grimm à Paris (1). Ils devaient rester amis jusqu'à la mort de Diderot (1784), c'est-à-dire trente-quatre ans, grand espace de temps et très glorieux pour une amitié de gens de lettres au xviii® siècle. Rousseau, qui les avait rapprochés et qui ne réussit pas à les brouiller lors de ses démêlés avec Mme d'Epinay, était de ces « dîners de garçons » que Grimm donnait toutes les seraai-
l. Déjà, dans une lettre du 20 novembre 17')l à Ootisched» Grimm parle de Diderot comme étant « parmi les fortes têtes du siècle » (Didero*. . « ein Mann, der mit Recht hier unter die Zahl der grôssten Kôpfe gerechnet voird. » Gottsched und seine Zeitf von Danzel. Leipzig, 1855, p. 349.
nés à ses amis et où régnait, nous dit l'un des convives (1), une franche liberté.
C'est, sans doute, après un de ces joyeux repas que les trois amis, Diderot, Grimm et Rousseau, projetèrent ce voyage en Italie dont Garât nous a raconté le plan fantastique : ils devaient voyager à pied, à frais communs, et chacun avec une carabine sur l'épaule pour défendre au besoin le viatique. « Ils voyaient déjà tout ce qui leur arriverait depuis le Mont Cenis jusqu'aux extrémités de la Calabre. A Venise, disait Grimm, Diderot, qui ne sait pas se taire, parlera comme le Contrat social (2) et c'est le nom de Rousseau, personnellement connu à Venise, que les espions jetteront dans la bouche de fer (3). »
A la mort du comte de Frise (1755) dont il était, comme on sait, le secrétaire et l'ami, Grimm étant allé demeurer rue Neuve du Luxembourg (jusqu'en 1765), se rapprocha de Diderot qui habitait sur la montagne Sainte Geneviève et qu'on appelait, pour cette raison, dans la société de d'Holbach, « le philosophe de la montagne. »
Il était difficile d'être intime avec Grimm et Rousseau, sans connaître celle qui fut l'amie du premier et la bienfaitrice du second. Diderot toutefois refusa longtemps de voir Mme d'Epinay, à laquelle même, si on en croit les Confessions (qui ont confessé tant de mensonges), il aurait brutalement